13 mai 2008

OTAN et politique de défense européenne

905079457.jpgQuelques jours après le sommet de l’OTAN qui s’est tenu à Bucarest, les 2 et 3 avril, Jean-Sylvestre Mongrenier dresse un bilan de ce sommet ainsi que des liens entre l’OTAN et l’Europe de la défense. Alors que la défense européenne est au cœur des priorités de la prochaine présidence française de l’Union, il analyse également les enjeux d’un renforcement la politique européenne de sécurité et de défense (PESD).

Lire la suite

03 mars 2008

L'exemple par le haut

6493116.jpgJean Sarkozy, le fils du président de la République, se prépare à partir en Afghanistan avec l'armée française. Sous-lieutenant dans un régiment prestigieux, il est affecté dans une unité combattante, qui sera engagée contre les talibans. Reveillez-vous. Vous n'êtes pas du bon côté de la Manche. Dans notre République, le fils du président se présente aux élections cantonales dans le fief de son papa. 

Au Royaume-Uni, Harry, le fils de l'héritier de la Couronne, est parti se battre avec les troupes de son pays. Il sert au Household Cavalry Regiment, comme TAC-P, c'est-à-dire contrôleur aérien avancé, l'officier qui guide les frappes aériennes depuis le sol. Une indiscrétion médiatique vient de le contraindre à abréger son séjour 1816087488.jpgau front, pour des raisons de sécurité. Son oncle Andrew - fils cadet de la Reine - avait déjà combattu durant la guerre des Malouines (1982) comme pilote d'hélicoptères. 

Question : depuis combien de temps les enfants d'un président de la République, d'un Premier ministre, d'un ministre de la Défense français (de droite ou de gauche) n'a-t-il pas été engagé dans des opérations militaires réelles ? Sauf erreur de notre part, il faut remonter à Philippe de Gaulle, fils de Charles de Gaulle, qui combattit en 1944-45 au sein du Régiment blindé des fusiliers marins. 

Il ne peut pas être totalement mauvais que les dirigeants (ou les souverains) d'un pays participent aux risques et à l'angoisse des familles, lorsque l'armée est envoyée à la guerre.

 

 

------------------------------------------------------------------

292037560.jpgL'exemple du président Doumer

Rappelons-nous Paul Doumer, élu à la présidence de la République en juin 1931 et assassiné en mai 1932. Ce responsable politique républicain perdit quatre de ces 5 fils (sur 8 enfants) durant la guerre de 1914-1918 : Marcel, tué en combat aérien, René, tué en combat aérien, André, tué devant Nancy, Armand gazé (meurt en 1923). Quant à Paul Doumer lui-même, il se mit, dès 1914, au service du général Gallieni, gouverneur militaire de Paris, dont il devint dans un moment crucial le directeur du cabinet civil. Le sénateur Doumer avait alors 57 ans. Il expliquait : "Je sais commander, je saurai obéir".

 

Source du texte : SECRET DEFENSE

 

24 janvier 2008

Terrorisme nucléaire : les 3 scénarios qui font frémir

À compter de cette année, le budget militaire américain comportera des moyens destinés à la défense contre le terrorisme nucléaire. Il s'agit de garantir une surveillance efficace des matières radioactives aux États-Unis et à l'étranger, ainsi que de la planification et de l'organisation d'opérations visant à localiser et à neutraliser les groupes terroristes cherchant à se procurer l'arme nucléaire.

Ce problème se pose également à la Russie. "Les installations nucléaires et les entrepôts de stockage de matières radioactives doivent être bien protégés contre n'importe quelles actions criminelles", a indiqué le président russe lors de l'une des dernières réunions du bureau du Conseil d'Etat en 2007. Selon M. Poutine, la Russie a déjà accumulé plus de 70 millions de tonnes de déchets radioactifs solides et l'infrastructure destinée à leur retraitement n'est pas assez développée. 

Le terrorisme nucléaire revêt 3 formes possibles :

  • l'utilisation de têtes nucléaires pour frapper des objectifs précis,
  • l'organisation d'actes terroristes dirigés contres des installations nucléaires, par exemple, des réacteurs,
  • et enfin l'utilisation de matériaux radioactifs comme arme radiologique. 

Aujourd'hui, les arsenaux nucléaires de 8 pays - États-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France, Chine, Inde, Pakistan et Israël - atteignent au total 12.100 charges nucléaires en service. En comptant les charges de rechange et les stocks, ces pays disposent de plus de 27.000 têtes nucléaires. Selon des données récemment publiées, la Russie dépasserait les États-Unis en la matière : 5.682 et 5.521 ogives nucléaires respectivement. Parmi elles, on compte 5.021 têtes stratégiques du côté américain, contre seulement 3.352 du côté russe. Ce qui donne respectivement 2.330 têtes tactiques pour Moscou et 500 pour Washington. Les arsenaux britannique, français et chinois sont sensiblement moins fournis : respectivement 185, 348 et 130 charges nucléaires en service. 

Des doutes quant à l'intégrité des têtes nucléaires russes sont fréquemment formulés en Occident. Ces craintes sont, dans une certaine mesure, fondées. Au milieu des années 80, certaines unités des Forces armées de l'URSS étaient encore littéralement truffées d'armes nucléaires. Les "entrepôts de stockage" se comptaient par milliers, même s'ils étaient équipés de moyens de défense et de sécurité efficaces. A la fin des années 1980, alors que les frontières nationales de l'URSS commençaient à s'embraser, la direction des Forces armées, pour beaucoup de son initiative personnelle, entama le rapatriement des têtes nucléaires en Russie. En décembre 1991, il ne restait aucune ogive nucléaire sur les territoires des ex-républiques soviétiques, à l'exception de l'Ukraine. Par la suite, des convois "nucléaires" quittèrent l'Ukraine, puis les pays du Traité de Varsovie. 

Toutes ces têtes nucléaires furent déployées dans les arsenaux de la 12e direction principale du ministère de la Défense. Au milieu des années 90, la concentration dans ces arsenaux de charges provenant d'entrepôts de petites unités de l'armée russe prit également fin. Les entrepôts actuels bénéficient d'une défense de haut niveau et sont capables de résister à une frappe nucléaire, même directe. Pour autant qu'on le sache, dans les autres pays également les entrepôts de stockage de charges spéciales sont très bien défendus contre toute tentative d'accès non autorisé. 

Mais c'est bien la défense concrète des installations nucléaires qui inspire la plus grande inquiétude, d'autant que cela concerne déjà plusieurs dizaines de pays. Il s'agit bien sûr des centrales nucléaires, des réacteurs industriels et de recherche, des entreprises de production, de traitement et de recyclage du combustible nucléaire, ainsi que des installations d'extraction et d'enrichissement de minerai d'uranium. 

En cas d'explosion d'une tête nucléaire de puissance moyenne, la principale caractéristique de la frappe sera la contamination radioactive à long terme des environs, sur plusieurs kilomètres carrés. Alors qu'en cas d'explosion d'un réacteur ou d'un entrepôt de combustible usagé, la surface contaminée pourrait atteindre plusieurs centaines de kilomètres carrés. Pire encore, l'explosion d'une usine d'enrichissement d'uranium ou d'un réacteur destiné à la production de matières nucléaires pourrait entraîner une contamination de plusieurs milliers de kilomètres carrés. Et sur ce point la menace du terrorisme nucléaire est aujourd'hui parfaitement réelle. 

"L'une des plus sérieuses menaces aujourd'hui est représentée par la tendance chez les (groupes) terroristes à s'emparer de matières radioactives et à accéder aux technologies nucléaires", a récemment déclaré le directeur du FSB (Service fédéral de sécurité) Nikolaï Patrouchev. De l'avis de nombreux experts, un certain nombre d'installations de stockage d'uranium hautement enrichi et de plutonium à usage militaire sont aujourd'hui encore insuffisamment protégées contre d'éventuelles actions terroristes, et ce, tant en Russie qu'aux États-Unis, sans même parler des autres pays. Il faut savoir que fabriquer un engin explosif avec de l'uranium-235 est bien plus facile qu'avec du plutonium-240. Quant à l'uranium issu des réacteurs de centrales, tout comme le combustible nucléaire usé provenant des sous-marins, ils ne peuvent être utilisés pour confectionner une arme nucléaire classique. C'est pourquoi il est aujourd'hui question d'explosifs nucléaires primitifs, que l'on désigne sous le nom de "bombes sales". La réaction en chaîne reste impossible en cas de déclenchement d'une bombe de ce type, mais sa seule explosion physique peut provoquer une vaste contamination radioactive. 

Les actions entreprises afin de se parer contre toute tentative de groupes extrémistes de se procurer de l'uranium hautement enrichi et du plutonium à usage militaire constituent le dernier rempart contre l'incarnation dans la réalité du cauchemar du terrorisme nucléaire. 

En se référant à des données de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), le général de police Andreï Novikov, directeur du Centre antiterroriste de la CEI, avance qu'entre janvier 1993 et décembre 2006, 1.080 cas de commerce illégal, de disparition, d'utilisation ou de détention illégales de matières nucléaires ou radioactives ont été relevés. "Depuis 2002, le nombre de cas de contrebande de matières radioactives pouvant servir à la préparation de "bombes sales" a doublé en Europe".

On s'attend dans les prochaines années à une possible intensification de l'activité terroriste dans la région d'Asie centrale, où d'importantes réserves de minerai d'uranium sont concentrées sur les territoires du Kazakhstan, du Kirghizstan, du Tadjikistan et de l'Ouzbékistan. 

Selon les experts russes, le système actuel de barrières contre le terrorisme nucléaire dépasse aujourd'hui les possibilités des groupes terroristes. Cependant, l'efficacité de la lutte contre le terrorisme nucléaire ne peut se fonder uniquement sur des réponses impulsives ou sur les succès épisodiques des services spéciaux. Seul un système complexe de mesures permettra au monde d'échapper à cette menace. 

Pour la communauté internationale et en premier lieu pour les pays nucléaires, l'élaboration et la mise en place d'un tel système est une tâche de tout premier ordre.

Source du texte : RIA NOVOSTI

22 janvier 2008

Défense : Les armées françaises dans le Golfe Arabo-Persique, un avant-poste européen

Venu consolider les liens diplomatiques et militaires avec les régimes arabes sunnites du Golfe Arabo-Persique, George W. Bush a accusé le régime iranien de constituer une "menace pour la sécurité des nations" et d’être le "premier partenaire étatique du terrorisme" (Abou Dhabi, le 13 janvier 2008). Lui-même en déplacement au Moyen-Orient, Nicolas Sarkozy a renforcé le "dialogue politique" avec les pays voisins de l’Iran et signé divers accords de coopération. Au plan géopolitique et géostratégique, l’ouverture d’une nouvelle base militaire française à Abou Dhabi, sur le territoire des Emirats Arabes Unis, est une décision majeure (15 janvier 2008). Elle marque la volonté de renforcer la présence française et européenne sur un théâtre méditerranéen élargi au Moyen-Orient (la "plus grande Méditerranée" de Fernand Braudel), au cœur des enjeux énergétiques et sécuritaires mondiaux. Encore faudrait-il que le discours et les représentations géopolitiques du président français soient à la hauteur des défis. 

Du 13 au 15 janvier 2008, Nicolas Sarkozy a effectué une tournée diplomatique en Arabie Saoudite, au Qatar et aux Emirats Arabes Unis, avec pour objectif de renforcer le "dialogue politique" avec les pays du Golfe Arabo-Persique. Le 13 janvier, les gouvernements français et saoudien ont signé quatre accords de coopération dans le domaine énergétique (gaz et pétrole), en politique étrangère (organisation de "consultations politiques bilatérales"), en matière de coopération scientifique et d’enseignement supérieur ainsi que pour la formation professionnelle et l’enseignement technique. Divers projets de contrats ont été évoqués pour un montant potentiel de 40 milliards d’euros. Au Qatar, le président français était en visite d’Etat et une antenne de Saint-Cyr-Coëtquidan devrait y être prochainement ouverte. Les liens ont été particulièrement resserrés avec les Emirats Arabes Unis où un important accord de coopération nucléaire civile a été passé (Total, Suez et Areva y négocient un partenariat pour y construire deux réacteurs nucléaires de la troisième génération). Les accords de défense entre Paris et Abou-Dhabi (EAU) ont été renforcés et une base navale française y sera installée dès 2009. 

Les dimensions énergétiques et culturelles de la présence française dans le Golfe Arabo-Persique (le futur Louvre d’Abou Dhabi et l’Université Sorbonne Abou Dhabi) ne doivent pas éclipser la forte composante militaire et partant géopolitique de cette coopération d’ensemble. Au vrai, cet engagement n’est pas nouveau. Outre les Emirats Arabes Unis, la France est liée par des accords de défense au Qatar et au Koweït ; elle est le premier fournisseur d’armements des deux premiers pays. Avec Bahreïn et le sultanat d’Oman, la coopération militaire, plus en retrait, serait en progrès. Enfin, Paris entend renforcer le "partenariat stratégique" conclu avec l’Arabie Saoudite en 1996 et deux accords de coopération militaire, avec à la clef la livraison d’équipements militaires, ont été signés à Paris, le 21 juillet 2006 (l’Arabie Saoudite n’en a pas moins préféré le Typhoon britannique, version export de l’Eurofighter, au Rafale français). Conformément au mémorandum signé le 15 janvier 2008, la France devrait instaurer une présence militaire permanente à Abou Dhabi, le plus riche et mieux doté en énergie de la fédération des Emirats Arabes Unis. Située dans le détroit d’Ormuz, cette base interarmées permanente accueillera de 400 à 500 personnes et des éléments pourraient être pré-positionnés dans les semaines à venir. Face aux côtes iraniennes, l’avant-poste militaire français contribuera ainsi à la sécurité d’une zone éminemment stratégique, tant dans la production et la circulation des hydrocarbures que sur le plan des nouvelles menaces (islamo-terrorisme et prolifération balistico-nucléaire). Rappelons simplement les récentes provocations de vedettes des Pasdarans (les Gardiens de la Révolution) à l’encontre de bâtiments de la Ve flotte des Etats-Unis (6 janvier 2008). 

Pour prendre la juste mesure des enjeux régionaux, il faut insister sur les caractéristiques et l’importance du Golfe Arabo-Persique, débouché maritime du Moyen-Orient sur l’océan Indien. Les Français sont historiquement plus familiarisés avec le Proche-Orient. Cette expression désigne l’ensemble littoral long d’environ 800 km, entre la Turquie au nord et l’Egypte au sud, riverain de la Méditerranée orientale (1) . Les pays et populations du Proche-Orient entretiennent des relations étroites et de longue durée - bien avant le transit de flux d’hydrocarbures via le canal de Suez et l’isthme syrien (qui ne se limite pas à la seule Syrie) -, avec les unités politiques et les économies moyen-orientales. C’est après avoir franchi les plateaux de Jordanie, le massif du Golan et l’Anti-Liban que l’on passe au Moyen-Orient. A l’Est de cette ligne de hauteur, la plaque arabique s’incline vers la Mésopotamie et le Golfe Arabo-Persique où elle s’enfonce sous la plaque iranienne. Cette "gouttière" de 2000 km de long et de 500 km de large est une zone de subduction qui recèle entre les deux-tiers et les 3/4 des réserves mondiales d’hydrocarbures. Ce sont les 2/5 de la production mondiale de pétrole qui chaque année transitent par le détroit d’Ormuz vers la mer d’Oman et les zones centrales de l’économie mondiale (Amérique du Nord, Europe, Asie de l’Est). 

La sécurité du Golfe Arabo-Persique et le libre accès à cette zone énergétique sont des impératifs qui conditionnent l’unicité et la fluidité de l’économie mondiale. Depuis l’effondrement de l’Iran impérial en 1979 et l’adoption de la doctrine Carter l’année suivante, les Etats-Unis n’ont donc eu de cesse de renforcer leur présence militaire et leurs liens avec l’Arabie Saoudite et le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) ; désormais, les forces américaines sont aussi en Irak. La base de commandement des opérations (la composante projetée du Central Command, sis à Tampa) est installée sur la base D’al-Ubeïd (Qatar), Bahreïn est le point d’ancrage de la Ve flotte et le soutien logistique est assuré à partir du Koweït. La future composante militaire française n’a de valeur qu’additionnelle mais elle manifeste la volonté d’assumer une partie du fardeau dans une zone soumise à de fortes tensions avec le délitement des structures héritées du système de Versailles et de la première moitié du XXe siècle. La multiplicité des initiatives et des concepts – projet de "Grand Moyen-Orient"(Etats-Unis), "Moyen-Orient au sens large" (UE) et "Initiative de Coopération d’Istanbul" (OTAN) – illustre l’acuité des enjeux régionaux.

Avec l’effondrement du "dual containment" mené par les Etats-Unis à l’encontre de l’Irak et de l’Iran dans les années 1990, la menace iranienne de nucléarisation et de sanctuarisation agressive de la région, du Golfe à la Méditerranée orientale, est passée au premier plan. Les déclarations du président Mahmoud Ahmadinejad abondent en menaces ouvertes et ses discours doivent être d’autant plus pris au sérieux que le régime iranien est engagé dans un ambitieux programme nucléaire et balistique. Rien n’est réglé et le dernier rapport des renseignements américains (2) évoque la date de 2009 au plus tôt, plus probablement la fourchette 2010-2015, pour le possible accès de Téhéran à l’arme nucléaire. La question est de savoir si l’Iran a d’ores et déjà repris ou est susceptible de reprendre le programme nucléaire militaire temporairement gelé en 2003. 

Aux risques de prolifération nucléaire s’ajoutent les efforts balistiques iraniens, mis en avant par le régime comme manifestation de puissance. En l’état actuel des techniques, le Shahab-3 est jugé être le seul missile (à capacité nucléaire) opérationnel et fiable. Sa portée de 1300 km couvre l’ensemble du Moyen-Orient. D’ores et déjà, une version modifiée (le Shahab-3M) pourrait, avec une charge légère, menacer le Sud-Est de l’Union européenne (1800-2000 km de portée). Dans les cinq ans, ce modèle devrait être consolidé alors que le projet Ashura de missile étagé aura atteint le stade des essais en vol (plus de 2000 km de portée, voire 3000 selon certaines analyses) ; dans les 10 ans, le Shahab-3M et l’Ashura seraient pleinement opérationnels (2000-2200 km de portée). Nombre d’experts en Europe s’en inquiètent et la menace iranienne explique pour partie l’engagement français dans la région.

Le Golfe Arabo-Persique est aussi à l’intersection de deux autres ensembles géopolitiques : l’ellipse stratégique énergétique (du Bassin de la Caspienne au Golfe) et l’Asie du Sud Ouest (Péninsule arabique et Golfe Arabo-Persique, Corne de l’Afrique, mer Rouge). Le premier ensemble contient les quatre-cinquièmes des réserves mondiales d’hydrocarbures et les stratégies antagonistes des puissances s’y entrecroisent (d’où l’importance de la candidature géorgienne à l’OTAN). Le second ensemble est en proie à divers conflits entremêlés et la Somalie est l’un des théâtres de la Global War On Terror (GWOT). Les Français, les Américains et leurs alliés (allemand, espagnol et italien, entre autres) opèrent depuis Djibouti, ses bases et son port en eaux profondes, pour mener la lutte contre l’islamo-terrorisme sur terre et sur mer. Cette plate-forme permet de surveiller le Yémen, de sécuriser le détroit de Bab El Mandeb et de sillonner les eaux adjacentes pour contrôler les flux (voir l’action de la Task Force 150). 

Les enjeux et les défis de cette vaste aire géopolitique, à laquelle on doit relier aussi l’Afghanistan, concernent au premier chef les Européens qui ne sauraient prétendre s’abstraire de l’espace et du temps pour jouer au vieux sage hégélien. Du reste, ces territoires relèvent de la "grande Méditerranée", comprise comme un ensemble antagonique formé de parties contradictoires que relient flux d’échanges et de menaces. Ainsi délimité, le théâtre méditerranéen élargi s’étire sur près de 7000 km d’est en ouest et un revers des Occidentaux en Afghanistan, ou la déstabilisation du Pakistan, ne manqueraient pas de mettre en évidence l’existence de puissantes interactions dans ce que les Américains nomment le "Grand Moyen-Orient".

Tout se tient et l’heure n’est plus aux rivalités d’organigrammes ; il faut renouer avec l’art de manœuvre, jeter des têtes de pont dans le monde arabo-musulman et y conduire une politique de la "porte ouverte". 

En cela, la décision d’ouvrir une base sur le territoire des Emirats Arabes Unis est de bon augure quant à la perception française des enjeux et l’on peut espérer que cette initiative sera démultipliée dans ses effets par des concours européens et alliés. Encore faudrait-il que les mots et les représentations géopolitiques qu’ils mettent en forme soient à la hauteur des défis ; a contrario, certains passages du discours présidentiel prononcé à Riyad, le 14 janvier 2008, ne sont pas sans évoquer le chiraquisme finissant et son orientalisme désuet. Passons sur l’éloge convenu du "métissage", érigé en méthode de salut au cours des années 1980 par les activistes du trotskysme culturel, sous le regard bienveillant de François Mitterrand. Utilisé à tort et à travers, ce mot n’a plus guère de signification et son emploi forcené illustre les errements contemporains. Alain Finklielkraut a justement souligné ce fait : "Le métissage est la valeur suprême de l’antiracisme contemporain, son maître mot, sa réponse à la préférence nationale et à l’universalisme conquérant (…). Sous le nom de métissage, l’Occidental éclairé s’adonne à toutes les expériences, à toutes les aventures, à toutes les hybridations (3)". Le fantasme de la planète-drugstore n’a guère à voir avec les interactions et influences réciproques entre grandes aires de civilisation.

La vision tronquée et aseptisée de l’Islam, telle que l’exprime le discours de Nicolas Sarkozy, est autrement préoccupante. Alors même que l’histoire des croisades, ces "pèlerinages armés" organisés par les chefs spirituels et temporels de la Chrétienté médiévale, est l’objet de reconstructions idéologiques a posteriori, le président français loue la conquête arabo-musulmane de l’Est et du Sud du Bassin méditerranéen, territoires autrefois romains et chrétiens, comme "un grand élan de piété, de ferveur qui allait tout emporter sur son passage, convertir tant de peuples, et faire naître l’une des plus grandes, des plus belles civilisations que le monde ait connu". Le Djihad, l’idéologie du cimeterre, la domination arabo-musulmane et le statut de "dhimmitude" qui en résulte pour les Juifs et les Chrétiens d’Orient et d’Afrique du Nord, sont évacués au prétexte de généralités généralisantes. 

On notera aussi la référence obligée aux "religions du Livre". Dans le monde musulman, cette expression n’est pas le signe d’une révérence à la commune origine biblique du judaïsme, du christianisme et de l’islam ; en droit musulman, elle renvoie au judaïsme, au christianisme, au zoroastrisme et aux sabéens, religions dont les adeptes peuvent éviter la mort ou l’esclavage pour peu qu’ils acceptent le statut de "dhimmi" et qu’ils se plient aux discriminations qui en découlent. La nuance n’est pas mince. On retrouve enfin l’allusion implicite à l’âge des ténèbres que serait le Moyen Age, cette belle et grande civilisation qui longtemps a su défier l’action corrosive du siècle ; il est certes bien fondé de rappeler le travail opéré par "les savants" du monde musulman qui "traduisirent Aristote et Platon" mais il serait juste au plan historique de souligner le rôle des Juifs et Chrétiens d’Orient dans cette entreprise, de Cordoue à Bagdad, sans oublier Constantinople et l’Empire byzantin. Par ailleurs, les écoles épiscopales et monastères d’Occident n’ont jamais cessé de lire, traduire, méditer et transmettre les textes hérités de l’Antiquité gréco-romaine. 

L’hommage de rigueur aux soufistes et à la mémoire d’Averroès nous a heureusement été épargné. Dieu soit loué. Pourtant, le discours de Riyad nous laisse le sentiment que "Rome n’est plus dans Rome", ce qui certes n’est pas chose nouvelle. Dans le Golfe Arabo-Persique comme en Afghanistan, les lignes de force de la diplomatie et de la stratégie françaises bougent et le mouvement semble aller dans le bon sens. Plutôt que de ratiociner sur les supposées vertus d’un monde multipolaire, le président français se porte là où le danger est le plus grand. De fait, les frontières se défendent à l’avant. Il reste cependant à trouver les mots justes pour exprimer cette "politique de civilisation" dont Nicolas Sarkozy se veut le héraut. "Au fond des victoires d’Alexandre, écrit Charles De Gaulle, on retrouve toujours Aristote" (Vers l’armée de métier, 1934).

 

Notes : 

1. Cf. Yves Lacoste, Géopolitique de la Méditerranée, Armand Colin, 2006, pp. 369-372 

2. Il s’agit du rapport de la National Intelligence Estimate rendu public le 3 décembre 2007 (Iran : Nuclear Intentions and Capabilities). Ce rapport juge « avec un haut degré de certitude » que l’Iran a gelé son programme d’armes nucléaires à l’automne 2003, estime avec « un niveau modéré de certitude » qu’à la mi-2007, le régime n’a pas relancé ce programme, en raison de la surveillance et de la pression internationales, et juge « avec un degré de certitude de moyen à élevé que Téhéran laisse à tout le moins ouverte l’option de développer des armes nucléaires » (extraits cités par Le Monde, 6 décembre 2007). 

3. Cf. Alain Finklielkraut et Peter Sloterdijk, Les battements du monde, Pauvert, 2003, p. 48.

 

Abstract

Last week, George W. Bush was in the Gulf to strengthen bonds of diplomatic and military friendship with Arabian and Sunni regimes in this area. He accused the Iranian regime of threating “the security of nations everywhere” and to be the “world’s leading state sponsor of terror” (Abu Dhabi, January 13th 2008). Travelling through out in the Middle-East, Nicolas Sarkozy enhanced the “political dialogue” with the neighbouring countries of Iran and signed different co-operation agreements. From the geopolitical and geostrategic point of view, the implementation of a new French base of military operations is a major decision (January 15th 2008). It testifies to a willingness to reinforce French and European presence on a Mediterranean theatre enlarged to the Middle-East (Fernand Braudel’s “Wider Mediterranean Sea”), in the heart of energetic and security global stakes. However, it would be necessary that the French president’s speech and geopolitical representations prove equal to the occasion.

 

Jean-Syvestre MONGRENIER

  • Chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Paris VIII) et chercheur associé à l’Institut Thomas More.
  • Spécialisé dans les questions de défense – européenne, atlantique et occidentale - il participe aux travaux du Groupe de réflexion sur la PESD de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE).

21 décembre 2007

Edouard Chevardnadze : l'antagonisme Gorbatchev-Eltsine a été fatal à l'URSS

ecec017970943ed7cc4669dbf5220b0c.jpgL'ancien chef de la diplomatie soviétique livre à RIA Novosti son sentiment sur la transition historique URSS-CEI ainsi que sur la campagne présidentielle en cours en Géorgie.

A la veille de l'anniversaire de la signature des accords sur la dissolution de l'URSS et la fondation de la CEI (Communauté des Etats indépendants), M. Chevardnadze a reçu dans sa résidence de Krtsanissi le chef de la représentation de RIA Novosti en Géorgie Bessik Pipia. 

Q : Le 21 décembre 1991, à Alma-Ata (Kazakhstan), 8 républiques soviétiques rejoignirent la Russie, la Biélorussie et l'Ukraine en signant la Déclaration mettant fin à l'existence de l'URSS et donnant naissance à la CEI. Comment en était-on arrivé là? Estimez-vous que le processus de transformation de l'Union soviétique en CEI était inévitable et pourquoi ? 

R : A la fin des années 80, tout indiquait que l'Union soviétique était vouée à la désintégration. L'éclatement de l'URSS fut précipité, entre autres, par l'antagonisme entre Mikhaïl Gorbatchev et Boris Eltsine. Le premier se prononçait naturellement pour une Union soviétique en tant qu'Etat unique, mais Boris Eltsine était déjà devenu président de la Russie (Il devient le 29 mai 1990 président du Soviet suprême de la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR), puis président de la RSFSR (premier président russe) le 10 juillet suivant, ndlr.). Peut-être Eltsine était-il lui aussi pour le maintien de l'Union soviétique, mais les deux hommes se haïssaient. Nous autres, c'est-à-dire leur proche entourage, avions essayé de les réconcilier et de mettre fin à leur joutes verbales. Mais en vain. 

Ensuite, le processus fut accéléré par le putsch contre Mikhaïl Gorbatchev, plus précisément contre le président de l'URSS. J'avais démissionné avant ces événements. Au ministère des Affaires étrangères, dont j'avais assumé la direction, environ 30% des employés étaient agents du KGB. Selon leurs renseignements, une contre-révolution était en préparation. J'avais parlé à certains d'entre eux, sans réussir à persuader personne. Alors, en signe de protestation, je présentai ma démission. 

J'avais dit à l'époque : "J'ai à faire la déclaration la plus courte de toute ma vie. La dictature approche, personne ne sait quelle sera cette dictature ni qui sera le dictateur, qui arrivera (au pouvoir) ni ce qu'il adviendra de la perestroïka, de la démocratie, etc.". On m'avait demandé de rester, mais j'avais quitté la salle, j'étais monté en voiture et j'étais rentré chez moi. 

A peu près un mois et demi plus tard, Mikhaïl Gorbatchev arriva à Foros (Crimée) pour s'y reposer. Mais, à mon avis, il fit d'abord escale à Minsk où il déclara aux dirigeants locaux que la menace de la dictature était réelle et demanda aux partisans de la perestroïka de faire preuve de prudence et d'empêcher l'instauration de cette dictature. 

Puis il y eut le putsch du GKTchP (Comité d'Etat pour la situation d'urgence), et les rapports entre les présidents de l'URSS et de la Russie s'envenimèrent encore plus. Il était impossible d'arrêter la désintégration de l'Etat. 

a62ad1827fd3942f6be56c022f984690.pngQ : La Géorgie a adhéré à la CEI deux ans après la fondation de la communauté. Lui a-t-on forcé la main ou était-ce une décision volontaire ? 

R : Je n'aspirais pas à adhérer à la CEI, je ne brûlais pas d'envie de le faire. Après avoir lu les statuts de la communauté, j'avais constaté que cette organisation ne pourrait remplacer l'Union soviétique. Mais Boris Eltsine insista beaucoup, il me téléphona plusieurs fois. Je n'étais pas contre, mais la Géorgie avait déjà un parlement, dont 30 à 40% des députés étaient opposés à l'adhésion à la CEI qu'ils associaient à l'Union soviétique. 

Environ deux ans après, au cours d'un séjour à Moscou, j'avais rencontré Boris Eltsine et lui avais déclaré être disposé à rejoindre la CEI, malgré les contradictions qui existaient au parlement. La tragédie de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud était criante, et j'estimais que le règlement de ce problème dépendrait de la Russie.