15 mai 2008

Bienvenue dans le monde réel

1776631412.jpgL’époque de la croissance occidentale illimitée et sans concurrence autorisée par l’abondance de l’énergie à bon marché est terminée. Le pouvoir appartiendra désormais aux pays producteurs, et les nations sans ressources vont engager une lutte sans merci pour se garantir un approvisionnement devenu insuffisant pour satisfaire aux besoins de tous. Bienvenue dans le nouveau monde, le nôtre.

Le pétrole à 110 dollars le baril. L’essence à 3,35 dollars (ou plus) le gallon. Le diesel à 4 dollars le gallon. Les camionneurs indépendants contraints de cesser leur activité. Le fuel domestique atteignant des niveaux de prix exorbitants. Le kérosène tellement cher que trois compagnies aériennes à bas coût ont interrompu leurs vols au cours des dernières semaines. Ce sont là quelques informations récentes sur le front de l’énergie, qui donnent un avant-goût des changements profonds dans la façon dont chacun d’entre nous vivra, aussi bien dans ce pays que partout ailleurs dans le monde. Et cette tendance ne fera, pour autant que quiconque puisse le prédire, que s’accentuer au fur et à mesure que diminuera l’approvisionnement en énergie et que s’intensifiera la lutte mondiale pour sa répartition.

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30 avril 2008

Le "tsunami silencieux" de la crise alimentaire mondiale

448850934.jpgLes belles expressions "tempête idéale", "tsunami silencieux" n'ont malheureusement rien à voir avec le romantisme rude qu'inspire la mer, mais s'appliquent à la famine et à sa menace. Et celle-ci est très réelle. "Tempête idéale" est le terme qu'a employé, à Paris, le directeur général de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) Jacques Diouf, pour décrire la forte croissance de la demande mondiale (et des prix naturellement) en produits alimentaires de base. Et, lors de la conférence sur l'alimentation qui a pris fin le 24 avril à Londres, Josette Sheeran, directrice exécutive du Programme alimentaire mondial des Nations Unies (PAM), a parlé de "tsunami silencieux" pour évoquer la vague de famine qui menace les pays pauvres.

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29 avril 2008

Jean-François Susbielle : Les royaumes combattants

 

Sept royaumes se partagent le monde. Pour quatre d'entre eux, la mondialisation capitaliste ne présente que des avantages. Car c'est écrit, dans 10 ans, 15 ans tout au plus, la Chine, l'Inde, mais aussi le Brésil et la Russie domineront le monde de leur puissance financière, industrielle, technologique et militaire. Le temps joue irrésistiblement en faveur des royaumes émergeants. La Chine et l'Inde n'ont besoin que d'une décennie supplémentaire de paix et de stabilité pour que s'accomplisse leur destin. En revanche, pour les USA et leurs alliés européens ou japonais, le temps est devenu un ennemi mortel, synonyme d'affaiblissement et de déclin. 

Le compte à rebours a commencé. Pour survivre dans un monde en mutation accélérée, l'Amérique doit impérativement rompre le statu quo que lui imposent ses rivaux. Forte de sa seule supériorité militaire, elle s'est mise à fabriquer du désordre : Kosovo, Afghanistan, Irak, Iran... Un désordre qui lui permet de garder la main et de se préparer pour les échéances à venir. En 2001, le monde est entré dans l'ère des "royaumes combattants". A la tête de "l'Occident chrétien", les États-Unis mettent sur pied une alliance planétaire avec un Japon qui entend conserver sa suprématie en Asie de l'Est. L'Inde se rapproche des USA pour faire contrepoids à la Chine, alors que la Russie et le Brésil sont en embuscade. Quant à l'Europe, royaume virtuel à la souveraineté limitée, son destin ne lui appartient déjà plus. La crise financière qui s'annonce sera, dit-on, la plus grave depuis celle de 1929 qui précéda le second conflit mondial. 

L'engrenage qui, de la dépression conduit au protectionnisme et à la guerre, est hélas bien connu. Alors, 2008 sera-t-elle l'année charnière qui verra se fissurer le fragile équilibre de la mondialisation ? 

Jean-François Susbielle, expert en géopolitique et consultant stratégique auprès de grands groupes, est l'un des meilleurs spécialistes de la vie internationale. Fin connaisseur de l'Asie, il observe depuis plus de 20 ans l'émergence de la Chine et de l'Inde, et ses conséquences pour l'équilibre du monde. Après Chine-USA : la guerre programmée et La Morsure du dragon, son nouvel essai de géopolitique propose une analyse originale et sanas concession de la situation de la planète.

05 avril 2008

Pour une politique de défense au cœur des équilibres euro-atlantiques

"Il y a l’OTAN. Qu’est-ce que l’OTAN ? C’est la somme des Américains, de l’Europe et de quelques accessoires. Mais ce n’est pas la défense de l’Europe par l’Europe, c’est la défense de l’Europe par les Américains. Il faut une autre OTAN. Il faut d’abord créer une Europe qui ait sa défense, que cette Europe soit alliée à l’Amérique".

Charles De Gaulle, 1961
 

A la veille du sommet atlantique de Bucarest (2-4 avril 2008) et à l’avant-veille des soixante années de l’Alliance atlantique, en 2009, le possible "retour" de la France dans les structures militaires intégrées de l’OTAN (participation pleine et entière serait plus juste) alimente débats et discussions dans le "monde de la défense". Si la chose est parfois présentée comme un débat franco-français, les enjeux ont une dimension européenne et transatlantique : comment organiser les relations entre l’Union européenne et l’OTAN ? Comment permettre l’émergence d’une défense européenne tout en préservant et renouvelant l’alliance entre les "Occidentaux de l’Ancien Monde" et les "Occidentaux du Nouveau Monde" (De Gaulle) ?

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01 avril 2008

La Russie, l’OTAN et la "Missile Defense"

2044102145.jpgOn sait combien Vladimir Poutine et les dirigeants russes se sont violemment opposés, au fil des mois, à l’installation de systèmes antimissiles américains en Pologne et en République tchèque. Pourtant, George W. Bush a proposé au président russe un mémorandum d’accord indiquant les lignes de force d’une coopération entre les Etats-Unis et la Russie (19 mars 2008). Le déploiement de la Missile Defense en Europe centrale pourrait être accompagné de mesures de confiance et de garanties. Cet apaisement des relations russo-occidentales intervient à quelques jours du sommet atlantique de Bucarest (2-4 avril 2008). De fait, la question des antimissiles intéresse au premier chef les alliés européens des Etats-Unis, l’OTAN demeurant la seule instance collective de défense de l’Europe. Il nous faut donc comprendre la perception russe de la Missile Defense et les représentations géopolitiques dans lesquelles cette perception s’insère.

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14 mars 2008

Les richesses du Groenland excitent la convoitise

Certains y verront un présage. Lors d'une séance de plongée, a-t-on appris hier, le prince héritier du Danemark, Frederik, a perdu son alliance en or du Groenland. Le même jour, ce territoire autonome danois s'entendait avec Copenhague sur un dossier qui pourrait conduire, à terme, à la perte par le royaume de ce continent glacé. Les débats portaient sur la répartition des ressources pétrolières qui, selon diverses études, existent en quantité considérable dans le sous-sol et au large de cette île située en grande partie au nord du cercle polaire arctique.

Le réchauffement climatique, qui facilite l'accès aux nappes pétrolifères, et l'envolée des cours du brut, qui rentabilise leur exploitation, font espérer aux 56 500 habitants du territoire d'outre-mer une manne pétrolière qui a relancé leurs velléités d'indépendance. 

Le régime autonome obtenu il y a 30 ans est désormais jugé insuffisant par la quasi-totalité des partis politiques groenlandais. D'où la décision du gouvernement local d'organiser un référendum, le 25 novembre, en vue de renforcer l'autonomie. 

Pour les plus déterminés, ce ne sera qu'une étape de plus vers l'indépendance de l'île, qui avait quitté la Communauté européenne dès 1985. 

Les Groenlandais veulent en particulier avoir les mains libres pour attribuer des licences d'exploration à des compagnies intéressées par les hydrocarbures et les minerais de l'île (aluminium, diamant, uranium, etc.). Selon une récente étude américaine, le Nord-Est du territoire recèle des réserves équivalant à un tiers du pétrole extrait à ce jour de la mer du Nord. "Mais l'extraction n'aura peut-être pas lieu avant 10 ans", reconnaît une porte-parole du gouvernement autonome, sis à Nuuq. 

Le royaume tente de ralentir le processus de sécession, sans vraiment chercher à s'y opposer. Avec un brin de fatalité, il avait accepté, en 2004, la création d'une commission bilatérale chargée de définir l'autonomie à venir du Groenland. 

Hier, cet organisme a confirmé un accord préalable dessiné il y a un an. Ainsi les recettes pétrolières iront-elles à l'île jusqu'à un seuil annuel de 75 millions de couronnes (10 millions d'euros). Au-delà, elle les partagera avec Copenhague. En contrepartie, l'enveloppe versée par le royaume équivalant à 470 millions d'euros par an décroîtra. En cas de transfert de nouvelles compétences vers le territoire, celui-ci réglera la note. 

L'accord est approuvé par les partis représentés au Parlement de Copenhague, à l'exception de l'extrême droite. Le Parti du peuple danois (DF), qui soutient la coalition minoritaire au pouvoir, s'oppose à la «dérive» groenlandaise, qui s'ajoute aux démangeaisons indépendantistes des îles Féroé, l'autre territoire autonome danois. Mardi, il a contesté la souveraineté des autochtones sur le Nord-Est pétrolifère du Groenland, en disant que les Inuits n'y avaient jamais habité. L'extrême droite affirme également que les indépendantistes groenlandais sont soutenus par les États-Unis, qui maintiennent une base sur l'île, à Thulé. «DF cherche à saboter les négociations parce qu'il ne supporte pas l'idée qu'autant de pétrole puisse échapper au Danemark», rétorque la porte-parole groenlandaise à Nuuq.

Source du texte : FIGARO.FR

20 février 2008

Réflexions sur la proclamation unilatérale de l’indépendance du Kosovo

9db75d435c7481c9ddffc8e57a332199.jpgLa question se pose : faut-il ou ne faut-il pas reconnaître l’indépendance du Kosovo ? En d’autres termes, peut-on reconnaître le droit d’une population, disposant d’un parlement infra-étatique, à proclamer son indépendance, si la majorité de ses représentants sont en faveur d’une telle démarche ?

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07 février 2008

Défense : La projection de puissance reste l’atout international décisif

44fc92f18ec71f55316623cd04e4a556.jpgNotre société d’immédiateté perd peu à peu le sens de la longue durée et tend à confondre son avenir avec son présent. Le mal est d’autant plus grave lorsqu’il menace nos choix en matière de défense. Certains, en effet, voudraient faire de l’armée française du futur, une réponse au défi d’aujourd’hui, celui de la "guerre au sein des populations" ; les Français en Afghanistan et en Afrique, les Américains en Irak, les Israéliens en Palestine et au Liban. Ils soutiennent que les guerres asymétriques ont remplacé les guerres entre États ; ils clament que si nous ne "gagnons pas la paix", c’est parce que nos armées ont hérité des vieux schémas de la guerre froide, que notre puissance de feu et notre avantage technologique coûtent très chers et ne nous sont plus guère utiles. 

Il est faux de soutenir que la puissance de feu et l’avantage technologique, qui nous donnent la primauté sur les autres civilisations depuis des siècles, ne jouent plus un rôle décisif dans les guerres d’aujourd’hui. Le monde occidental aurait-il obtenu l’effondrement rapide des régimes qu’il a choisi de détruire, avec peu de pertes humaines, sans une flotte conséquente d’avions et de navires ? Serait-il parvenu à se maintenir sur des terrains hostiles, sans un appui aérien massif ? Les Israéliens auraient-ils pu éliminer 80 % des lanceurs de projectiles du Hezbollah, à l’été 2006, sans les drones et la chasse ? En Irak, n’est-ce pas finalement un avion de combat qui a éliminé al-Zarqaoui ? Les exemples abondent, au Kosovo, en Afghanistan, lors des deux guerres d’Irak, illustrant que la haute technologie et la projection de puissance sont décisives dans le combat asymétrique, qu’ils économisent des vies occidentales, qu’ils contiennent l’adversaire. 

Alors certes, ils ne sont pas la clé de l’établissement de la paix sur les territoires d’intervention. Mais sauf à rejoindre l’utopie américaine, il est illusoire de croire que des armées d’occupation transformeront l’Irak et l’Afghanistan en démocraties à l’occidentale. Multiplier par deux ou trois le nombre d’hommes projetés dans ces pays n’y changerait rien. La modernisation, qui est une occidentalisation, ne viendra, si elle vient, que de l’intérieur des sociétés musulmanes. Elle sera d’autant plus combattue qu’elle sera importée «des chrétiens, des juifs, ou des athées». Le refus de nous intéresser au contenu des cultures et à ce qu’il détermine dans le champ politique continue d’aveugler des générations si laïcisées qu’elles projettent encore, malgré les échecs flagrants, des schémas "occidentalo-centrés" sur des têtes faites autrement. 

Ensuite, il est n’est pas vrai que les guerres asymétriques ont remplacé les guerres interétatiques. Derrière le Hezbollah, le Hamas et les mouvements de résistance irakiens, il y a des États arabes et l’Iran, et certaines branches des services pakistanais œuvrent derrière les talibans. Les conflits dits asymétriques ne sont que des guerres interétatiques par délégation. Ceci n’est pas nouveau, comme le prouve l’histoire de la guerre froide entre Américains et Soviétiques. 

De même que la prolifération est une réponse de la Russie et de la Chine à l’affaiblissement par le bouclier antimissile américain de leur dissuasion nucléaire et même une résistance au projet "d’Amérique-monde", les mouvements terroristes et les milices armées sont les instruments des États qui ne veulent pas affronter directement leur adversaire. Quelle sera alors la réponse à opposer à de tels États puissamment armés, donc sanctuarisés, s’ils viennent à nous faire chanter par des moyens asymétriques, à déstabiliser nos sociétés en y instrumentalisant des diasporas organisées ? Qu’est-ce qui comptera le plus alors : projeter des hommes pour contrôler ce qui n’est pas contrôlable ou projeter de la puissance pour détruire ce qui pourrait nous détruire ? 

Alors que notre projection de puissance, relativement à celle de nombreux pays musulmans (Algérie, Égypte, Pakistan, Iran, Turquie, Arabie saoudite) ou asiatiques (Chine, Inde) ne cesse de décliner, certains proposent de transformer notre armée en police internationale d’occupation. Nous y perdrions notre âme, à l’instar de ceux qui occupent aujourd’hui l’Irak. Sans plus tarder, et parallèlement à la réforme d’un État-providence qui sert de plus en plus le monde et de moins en moins les Français, nous devons reconstruire notre projection de puissance. Ne nous trompons pas de choix dans la prochaine loi de programmation militaire.

Aymeric CHAUPRADE

Géopoliticien

22 janvier 2008

Défense : Les armées françaises dans le Golfe Arabo-Persique, un avant-poste européen

Venu consolider les liens diplomatiques et militaires avec les régimes arabes sunnites du Golfe Arabo-Persique, George W. Bush a accusé le régime iranien de constituer une "menace pour la sécurité des nations" et d’être le "premier partenaire étatique du terrorisme" (Abou Dhabi, le 13 janvier 2008). Lui-même en déplacement au Moyen-Orient, Nicolas Sarkozy a renforcé le "dialogue politique" avec les pays voisins de l’Iran et signé divers accords de coopération. Au plan géopolitique et géostratégique, l’ouverture d’une nouvelle base militaire française à Abou Dhabi, sur le territoire des Emirats Arabes Unis, est une décision majeure (15 janvier 2008). Elle marque la volonté de renforcer la présence française et européenne sur un théâtre méditerranéen élargi au Moyen-Orient (la "plus grande Méditerranée" de Fernand Braudel), au cœur des enjeux énergétiques et sécuritaires mondiaux. Encore faudrait-il que le discours et les représentations géopolitiques du président français soient à la hauteur des défis. 

Du 13 au 15 janvier 2008, Nicolas Sarkozy a effectué une tournée diplomatique en Arabie Saoudite, au Qatar et aux Emirats Arabes Unis, avec pour objectif de renforcer le "dialogue politique" avec les pays du Golfe Arabo-Persique. Le 13 janvier, les gouvernements français et saoudien ont signé quatre accords de coopération dans le domaine énergétique (gaz et pétrole), en politique étrangère (organisation de "consultations politiques bilatérales"), en matière de coopération scientifique et d’enseignement supérieur ainsi que pour la formation professionnelle et l’enseignement technique. Divers projets de contrats ont été évoqués pour un montant potentiel de 40 milliards d’euros. Au Qatar, le président français était en visite d’Etat et une antenne de Saint-Cyr-Coëtquidan devrait y être prochainement ouverte. Les liens ont été particulièrement resserrés avec les Emirats Arabes Unis où un important accord de coopération nucléaire civile a été passé (Total, Suez et Areva y négocient un partenariat pour y construire deux réacteurs nucléaires de la troisième génération). Les accords de défense entre Paris et Abou-Dhabi (EAU) ont été renforcés et une base navale française y sera installée dès 2009. 

Les dimensions énergétiques et culturelles de la présence française dans le Golfe Arabo-Persique (le futur Louvre d’Abou Dhabi et l’Université Sorbonne Abou Dhabi) ne doivent pas éclipser la forte composante militaire et partant géopolitique de cette coopération d’ensemble. Au vrai, cet engagement n’est pas nouveau. Outre les Emirats Arabes Unis, la France est liée par des accords de défense au Qatar et au Koweït ; elle est le premier fournisseur d’armements des deux premiers pays. Avec Bahreïn et le sultanat d’Oman, la coopération militaire, plus en retrait, serait en progrès. Enfin, Paris entend renforcer le "partenariat stratégique" conclu avec l’Arabie Saoudite en 1996 et deux accords de coopération militaire, avec à la clef la livraison d’équipements militaires, ont été signés à Paris, le 21 juillet 2006 (l’Arabie Saoudite n’en a pas moins préféré le Typhoon britannique, version export de l’Eurofighter, au Rafale français). Conformément au mémorandum signé le 15 janvier 2008, la France devrait instaurer une présence militaire permanente à Abou Dhabi, le plus riche et mieux doté en énergie de la fédération des Emirats Arabes Unis. Située dans le détroit d’Ormuz, cette base interarmées permanente accueillera de 400 à 500 personnes et des éléments pourraient être pré-positionnés dans les semaines à venir. Face aux côtes iraniennes, l’avant-poste militaire français contribuera ainsi à la sécurité d’une zone éminemment stratégique, tant dans la production et la circulation des hydrocarbures que sur le plan des nouvelles menaces (islamo-terrorisme et prolifération balistico-nucléaire). Rappelons simplement les récentes provocations de vedettes des Pasdarans (les Gardiens de la Révolution) à l’encontre de bâtiments de la Ve flotte des Etats-Unis (6 janvier 2008). 

Pour prendre la juste mesure des enjeux régionaux, il faut insister sur les caractéristiques et l’importance du Golfe Arabo-Persique, débouché maritime du Moyen-Orient sur l’océan Indien. Les Français sont historiquement plus familiarisés avec le Proche-Orient. Cette expression désigne l’ensemble littoral long d’environ 800 km, entre la Turquie au nord et l’Egypte au sud, riverain de la Méditerranée orientale (1) . Les pays et populations du Proche-Orient entretiennent des relations étroites et de longue durée - bien avant le transit de flux d’hydrocarbures via le canal de Suez et l’isthme syrien (qui ne se limite pas à la seule Syrie) -, avec les unités politiques et les économies moyen-orientales. C’est après avoir franchi les plateaux de Jordanie, le massif du Golan et l’Anti-Liban que l’on passe au Moyen-Orient. A l’Est de cette ligne de hauteur, la plaque arabique s’incline vers la Mésopotamie et le Golfe Arabo-Persique où elle s’enfonce sous la plaque iranienne. Cette "gouttière" de 2000 km de long et de 500 km de large est une zone de subduction qui recèle entre les deux-tiers et les 3/4 des réserves mondiales d’hydrocarbures. Ce sont les 2/5 de la production mondiale de pétrole qui chaque année transitent par le détroit d’Ormuz vers la mer d’Oman et les zones centrales de l’économie mondiale (Amérique du Nord, Europe, Asie de l’Est). 

La sécurité du Golfe Arabo-Persique et le libre accès à cette zone énergétique sont des impératifs qui conditionnent l’unicité et la fluidité de l’économie mondiale. Depuis l’effondrement de l’Iran impérial en 1979 et l’adoption de la doctrine Carter l’année suivante, les Etats-Unis n’ont donc eu de cesse de renforcer leur présence militaire et leurs liens avec l’Arabie Saoudite et le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) ; désormais, les forces américaines sont aussi en Irak. La base de commandement des opérations (la composante projetée du Central Command, sis à Tampa) est installée sur la base D’al-Ubeïd (Qatar), Bahreïn est le point d’ancrage de la Ve flotte et le soutien logistique est assuré à partir du Koweït. La future composante militaire française n’a de valeur qu’additionnelle mais elle manifeste la volonté d’assumer une partie du fardeau dans une zone soumise à de fortes tensions avec le délitement des structures héritées du système de Versailles et de la première moitié du XXe siècle. La multiplicité des initiatives et des concepts – projet de "Grand Moyen-Orient"(Etats-Unis), "Moyen-Orient au sens large" (UE) et "Initiative de Coopération d’Istanbul" (OTAN) – illustre l’acuité des enjeux régionaux.

Avec l’effondrement du "dual containment" mené par les Etats-Unis à l’encontre de l’Irak et de l’Iran dans les années 1990, la menace iranienne de nucléarisation et de sanctuarisation agressive de la région, du Golfe à la Méditerranée orientale, est passée au premier plan. Les déclarations du président Mahmoud Ahmadinejad abondent en menaces ouvertes et ses discours doivent être d’autant plus pris au sérieux que le régime iranien est engagé dans un ambitieux programme nucléaire et balistique. Rien n’est réglé et le dernier rapport des renseignements américains (2) évoque la date de 2009 au plus tôt, plus probablement la fourchette 2010-2015, pour le possible accès de Téhéran à l’arme nucléaire. La question est de savoir si l’Iran a d’ores et déjà repris ou est susceptible de reprendre le programme nucléaire militaire temporairement gelé en 2003. 

Aux risques de prolifération nucléaire s’ajoutent les efforts balistiques iraniens, mis en avant par le régime comme manifestation de puissance. En l’état actuel des techniques, le Shahab-3 est jugé être le seul missile (à capacité nucléaire) opérationnel et fiable. Sa portée de 1300 km couvre l’ensemble du Moyen-Orient. D’ores et déjà, une version modifiée (le Shahab-3M) pourrait, avec une charge légère, menacer le Sud-Est de l’Union européenne (1800-2000 km de portée). Dans les cinq ans, ce modèle devrait être consolidé alors que le projet Ashura de missile étagé aura atteint le stade des essais en vol (plus de 2000 km de portée, voire 3000 selon certaines analyses) ; dans les 10 ans, le Shahab-3M et l’Ashura seraient pleinement opérationnels (2000-2200 km de portée). Nombre d’experts en Europe s’en inquiètent et la menace iranienne explique pour partie l’engagement français dans la région.

Le Golfe Arabo-Persique est aussi à l’intersection de deux autres ensembles géopolitiques : l’ellipse stratégique énergétique (du Bassin de la Caspienne au Golfe) et l’Asie du Sud Ouest (Péninsule arabique et Golfe Arabo-Persique, Corne de l’Afrique, mer Rouge). Le premier ensemble contient les quatre-cinquièmes des réserves mondiales d’hydrocarbures et les stratégies antagonistes des puissances s’y entrecroisent (d’où l’importance de la candidature géorgienne à l’OTAN). Le second ensemble est en proie à divers conflits entremêlés et la Somalie est l’un des théâtres de la Global War On Terror (GWOT). Les Français, les Américains et leurs alliés (allemand, espagnol et italien, entre autres) opèrent depuis Djibouti, ses bases et son port en eaux profondes, pour mener la lutte contre l’islamo-terrorisme sur terre et sur mer. Cette plate-forme permet de surveiller le Yémen, de sécuriser le détroit de Bab El Mandeb et de sillonner les eaux adjacentes pour contrôler les flux (voir l’action de la Task Force 150). 

Les enjeux et les défis de cette vaste aire géopolitique, à laquelle on doit relier aussi l’Afghanistan, concernent au premier chef les Européens qui ne sauraient prétendre s’abstraire de l’espace et du temps pour jouer au vieux sage hégélien. Du reste, ces territoires relèvent de la "grande Méditerranée", comprise comme un ensemble antagonique formé de parties contradictoires que relient flux d’échanges et de menaces. Ainsi délimité, le théâtre méditerranéen élargi s’étire sur près de 7000 km d’est en ouest et un revers des Occidentaux en Afghanistan, ou la déstabilisation du Pakistan, ne manqueraient pas de mettre en évidence l’existence de puissantes interactions dans ce que les Américains nomment le "Grand Moyen-Orient".

Tout se tient et l’heure n’est plus aux rivalités d’organigrammes ; il faut renouer avec l’art de manœuvre, je