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13 mai 2008

Géostratégie de l'énergie, par Michael T. Klare

820573141.jpgL’approvisionnement en pétrole et matières premières en voie de raréfaction est devenu l’enjeu géostratégique majeur déterminant la politique des grandes puissances. C’est dans cette optique que le Pentagone reconfigure ses forces et repense sa doctrine stratégique. De l’Asie Centrale à l’Afrique en passant par les Balkans et le Moyen Orient, les USA veulent contrôler les zones de production et les voies d’acheminement des ressources vitales. Dans ce grand jeu, la Navy se voit attribuer un rôle clé, celui de s’assurer de la maîtrise des routes maritimes face au rival chinois. Des dizaines de milliards de dollars lui sont attribués pour financer cette montée en puissance.


Alors que les préoccupations au quotidien de l’armée américaine sont centrées sur l’Irak et l’Afghanistan, les stratèges militaires dirigent de plus en plus leurs regards au-delà de ces deux conflits. Ils envisagent désormais l’émergence d’un théâtre d’opération global où l’élément déterminant sera la lutte pour les ressources vitales bien plus que, comme par le passé, l’idéologie ou les politiques visant à l’équilibre des forces entre les puissances. Estimant que les États-Unis devaient repenser leur doctrine militaire et reconfigurer leurs forces afin de pouvoir l’emporter dans un tel environnement, les responsables militaires américains ont pris des mesures en vue d’améliorer tant la planification stratégique que les capacités de combat de la nation. Bien que peu d’éléments aient été portés à la connaissance du public, un certain nombre d’indications significatives de cette inflexion sont pourtant connus. 

Depuis 2006, le ministère de la défense, dans son rapport annuel intitulé « Puissance Militaire de la République Populaire de Chine », met désormais sur le même plan la compétition pour les ressources et l’éventualité d’un conflit au sujet de Taiwan en tant que causes potentielles pouvant déclencher une guerre entre les États-Unis et la Chine. La préparation à un affrontement pour Taiwan reste « un facteur important » de la modernisation militaire entreprise par la Chine, note l’édition 2008 de ce rapport, mais « l’analyse des acquisitions militaires et de la réflexion stratégique chinoise suggèrent que Beijing développe également des capacités utilisables dans d’autres circonstances, telles qu’un conflit sur les matières premières. » Ce rapport suggère que les Chinois envisagent de renforcer leur capacité de « projection de puissance » dans des régions qui leur fournissent les ressources dont l’importance est critique, en particulier les combustibles fossiles, et que ces efforts constituent une grave menace pour l’Amérique en matière de sécurité. 

Le Pentagone a également demandé des fonds cette année pour la mise en place du Commandement Afrique (AFRICOM). Il s’agit là de la première structure de commandement déployée outre-mer depuis 1983, à l’époque où le président Reagan avait créé le Commandement Central (CENTCOM) afin de s’assurer du pétrole du Golfe Persique. Ce nouveau QG est censé concentrer ses efforts sur l’aide humanitaire et la « guerre contre le terrorisme ». Mais lors d’une intervention effectuée à la National Defense University en février dernier, Le Vice Amiral Robert Moeller, commandant adjoint de l’Africom, déclarait que « l’Afrique a de plus en plus d’importance géostratégique » pour les Etats-Unis. Le pétrole est un facteur clé dans cette équation et parmi les défis majeurs posés aux intérêts stratégiques des USA dans la région se trouve l’ « influence croissante en Afrique » de la Chine. 

La Russie est elle aussi vue à travers le prisme de la concurrence mondiale pour les approvisionnements en matières premières. Bien que la Russie, contrairement aux Etats-Unis et la Chine, n’ait pas besoin d’importer du pétrole et du gaz naturel pour satisfaire ses besoins propres, elle cherche à dominer le secteur du transport de l’énergie, en particulier vers l’Europe. Ce qui provoque l’inquiétude des hauts fonctionnaires de la Maison Blanche, redoutant la restauration par la Russie de son statut de grande puissance, et qui ont peur que son contrôle accru sur la distribution de d’énergie en Eurasie ne réduise l’influence de l’Amérique dans la région. En réponse à la politique énergétique russe, le gouvernement Bush a pris des mesures destinées à la contrer. « J’ai l’intention de nommer ... un coordinateur spécial pour l’énergie qui pourrait notamment consacrer du temps à l’Asie centrale et la région de la Caspienne, » a déclaré la Secrétaire d’État Condoleezza Rice devant la Commission des Affaires Etrangères du Sénat en février dernier, précisant qu’ « il s’agit vraiment d’une partie importante de la diplomatie. » L’une des tâches majeures de ce coordinateur, a-t-elle suggéré, devrait être d’encourager la création d’oléoducs et de gazoducs contournant la Russie, ce qui réduirait d’autant son contrôle sur les flux régionaux d’énergie. 

Prises ensemble, ces mesures et d’autres du même type suggèrent qu’un changement majeur est intervenu. Au moment où l’offre mondiale de pétrole de gaz naturel, d’uranium et des principaux minéraux industriels comme le cuivre et le cobalt commence à baisser, alors même que la demande pour ces produits explose, les grandes puissances industrielles sont de plus en plus désireuses de prendre le contrôle de ce qui reste de réserves inexploitées sur la planète. Ces efforts donnent généralement lieu à d’intenses compétitions à coup d’appel d’offres sur les matières premières sur les marchés internationaux. Ceci explique les prix record atteints par tous ces produits de base. Mais ils ont également un aspect militaire, qui prend la forme de livraisons d’armes, de déploiement de missions militaires et de l’installation de bases à l’étranger. Ces mesures ont pour objectif de conforter l’avantage des USA ainsi que de contrer les initiatives prises sur ce terrain par la Chine et les autres concurrents en compétition pour les ressources. Désormais, le Pentagone a placé cette concurrence pour l’accès aux matières premières au centre de sa planification stratégique. 

 

Une relecture d’Alfred Thayer Mahan

Ce n’est pas la première fois que les stratèges américains accordent la priorité à la lutte mondiale pour les ressources vitales. À la fin du XIXe siècle, un groupe très affirmé de penseurs militaires dirigé par l’historien naval et président du Naval War College Alfred Thayer Mahan et son protégé, le futur Sous-Secrétaire de la Marine Theodore Roosevelt, faisait campagne en faveur d’une marine américaine forte et pour l’acquisition de colonies, ceci afin de garantir l’accès aux marchés d’outre-mer et aux matières premières. En fin de compte, leur point de vue a contribué à gagner le soutien de l’opinion publique à la guerre hispano-américaine et, après celle-ci, à l’établissement d’une domination de la Caraïbe et du Pacifique par les États-Unis. 

Durant la guerre froide, la vision idéologie était prédominante. La politique de « containment » de l’URSS et la défaite du communisme étaient les objectifs primordiaux de la stratégie américaine. Mais même pendant cette période, la prise en compte des considérations sur les ressources n’était pas totalement négligée. La doctrine Eisenhower de 1957 et la doctrine Carter de 1980, bien que rédigées selon les normes de la rhétorique anti-soviétique en vigueur, étaient principalement destinées à assurer l’accès des États-Unis dans un golfe Persique riche en réserves pétrolières. Et lorsque le Président Carter a créé le noyau de CENTCOM en 1980, sa mission première était de protéger les flux pétrolier en provenance du golfe Persique, pas de contenir l’influence de l’Union Soviétique. 

Après la guerre froide, le premier Président Bush a tenté - et échoué - de mettre sur pied une coalition mondiale d’États partageant les mêmes convictions - le « nouvel ordre mondial » - qui permettrait de maintenir la stabilité internationale et autoriserait les intérêts et les entreprises occidentales (c’est-à-dire au premier chef américaines) à étendre leur influence sur toute la planète. Cette approche, sous une forme plus édulcorée, a ensuite été reprise par le Président Clinton. Mais le 11 septembre et la campagne incessante menée depuis par le gouvernement Bush contre les « Etats voyous », notamment l’Irak sous Saddam Hussein et l’Iran, a réintroduit une dimension idéologique dans la planification stratégique des États-Unis. Comme le déclare George W. Bush, la « guerre contre le terrorisme » et les Etats voyous sont des équivalents contemporains des combats idéologiques qui ont été livrés par le passé contre le fascisme et le communisme. Mais en examinant ces questions de près il est impossible de dissocier le problème du terrorisme au Moyen-Orient, ou le défi posé par l’Irak et l’Iran, de l’histoire de l’exploitation occidentale du pétrole dans cette région. 

L’extrémisme islamique du type de celui propagé par Ousama Ben Laden et Al-Qaida a de nombreuses racines, mais l’un de ses principaux griefs est que l’agression et l’occupation par l’occident des terres de l’islam - et l’humiliation des peuples et de la culture musulmane qui en résulte - provient de sa soif de pétrole Moyen-Oriental. « Rappelez-vous aussi que la principale raison pour laquelle nos ennemis contrôlent nos terres c’est pour voler notre pétrole, » déclarait Ben Laden dans un discours enregistré à l’adresse de ses sympathisants en décembre 2004. « En conséquence, faites tout ce que vous pouvez pour mettre fin au plus grand vol de pétrole de l’histoire. »

De la même façon, le conflit opposant les Etats-Unis avec l’Iraq et l’Iran a été largement déterminé par le principe fondamental de la doctrine Carter énonçant que les États-Unis ne permettraient pas l’émergence d’une puissance ennemie qui puisse exercer un contrôle sur le flux de pétrole en provenance du Golfe Persique et donc - pour reprendre les termes employés par le Vice Président Dick Cheney - « d’être en mesure de dicter l’avenir de la politique énergétique mondiale. » Le fait que ces pays puissent vouloir se doter d’armes de destruction massive ne fait que compliquer la tâche pour neutraliser la menace qu’ils représentent, mais cela ne modifie pas la logique stratégique sous-jacente. 

Les préoccupations concernant la sécurité des ressources vitales ont donc été au coeur de la planification stratégique depuis fort longtemps. Mais désormais, la place accordée à cette question indique un changement qualitatif dans la pensée stratégique des États-Unis, qui n’a d’égal au plan historique que le projet impérial qui a conduit à la guerre hispano-américaine il y a de cela un siècle. A la différence que cette fois, l’évolution en cours est motivée non par une foi optimiste en la capacité des USA à dominer l’économie mondiale, mais en grande partie par l’assombrissement des perspectives en ce qui concerne la disponibilité future de ces ressources vitales ainsi que par l’intense concurrence de la Chine et des autres locomotives économiques montantes. Face à ces deux défis, les stratèges du Pentagone pensent que le fait d’assurer la primauté des États-Unis dans cette lutte mondiale pour les ressources doit constituer la priorité de la politique militaire américaine. 

 

Retour vers le futur

Conformément à cette perspective, une insistance nouvelle est mise sur le rôle mondial de la Marine. Reprenant un langage qui semblerait étonnamment familier à Alfred Mahan et au premier président Roosevelt, la Navy, le corps des Marines et les Gardes Côtes ont dévoilé en octobre une « Stratégie de Coopération pour la Puissance Maritime au XXIe siècle » qui met l’accent sur le fait que l’Amérique a besoin de dominer les océans et de défendre l’essentiel des voies maritimes qui relient l’Amérique avec ses marchés situés outre-mer et les régions d’où proviennent ses ressources : 

Durant les quatre dernières décennies, le total du commerce maritime a plus que quadruplé : 90% du commerce mondial et les deux tiers du pétrole sont transportées par mer. Les routes maritimes et les infrastructures côtières sont le lien vital de l’économie mondiale moderne .... L’augmentation de la consommation de masse et la concurrence accrue pour les ressources, la raréfaction de celles-ci, pourraient encourager les états à revendiquer une souveraineté accrue sur de plus vastes étendues maritimes, les cours d’eau et les ressources naturelles, créant une source potentielle de conflit. 

Pour faire face à ce danger, le ministère de la défense a entrepris une ambitieuse modernisation de la flotte de combat, incluant la conception et l’achat de nouveaux porte-avions, de destroyers, de croiseurs, de sous-marins et d’un nouveau type de navire de « combat littoral ». Cet effort pourrait nécessiter des décennies pour être achevé et coûter des centaines de milliards de dollars. Certains éléments de ce plan ont été dévoilés par le Président Bush et le Secrétaire à la défense Gates dans le projet de budget pour l’exercice 2009, présenté en février. Parmi les grands programmes de construction navale décrits dans le budget on trouve : 

  • 4,2 milliards de dollars pour une nouvelle génération de porte-avions à propulsion nucléaire.
  • 3,2 milliards pour un troisième destroyer lance-missile de la classe Zumwalt. Ces navires dotés de capacités de furtivité avancées serviront également de « banc d’essai » pour une nouvelle classe de missiles de croisière, le CG(X). 
  • 1,3 milliards pour les deux premiers navires de combat littoral.
  • 3,6 milliards pour un nouveau sous-marin de la classe Virginia, qui est à l’heure actuel le programme le plus sophistiqué au monde dans ce type de navire. 

Les projets de programmes de construction navale coûteront 16,9 milliards de dollars au cours de l’exercice 2009, venant s’ajouter aux 24,6 milliards votés pour l’exercice 2007 et l’exercice 2008. 

La nouvelle perspective stratégique de la Navy se traduit non seulement par l’achat de nouveaux navires, mais aussi dans le déploiement de ceux qui sont déjà en service. Jusqu’à une date récente la plupart des unités navales étaient concentrées dans l’Atlantique Nord, la Méditerranée et le Nord-Ouest du Pacifique, en appui des forces américaines affectées à l’OTAN et dans le cadre de la défense des pactes signés avec la Corée du Sud et le Japon. Ces liens figurent toujours en bonne place dans les calculs stratégiques, mais l’accent est mis de plus en plus sur la protection indispensable des routes commerciales dans le golfe Persique, le sud-ouest du Pacifique et le golfe de Guinée (proche des principaux producteurs de pétrole en Afrique). Ainsi en 2003, le chef des forces américaines en Europe a déclaré que le groupe aéronaval sous son commandement, passerait moins de mois en Méditerranée et serait « la moitié du temps le long de la côte ouest de l’Afrique. » 

Ce sont des préoccupations semblables qui motivent la réorganisation des bases situées outre-mer entreprise au cours de ces dernières années. Lorsque le gouvernement Bush est entré en fonction, la plupart des bases principales se trouvaient en Europe occidentale, au Japon ou en Corée du Sud. Sous la direction de Donald Rumsfeld, alors Secrétaire à la Défense, le Pentagone a commencé à déplacer ses forces des régions situées au marges de l’Eurasie en direction des zones du sud et du centre de celle-ci, tout particulièrement dans la partie Centre-Est de l’Europe, en Asie centrale et en Asie du sud-ouest - ainsi que vers l’Afrique du Nord et l’Afrique Centrale. Ce sont certes les régions où se trouvent Al-Qaida et les « Etats voyous » Moyen-orientaux - mais elles recèlent également 80% ou plus des réserves mondiale de pétrole et de gaz, ainsi que les gisements d’uranium, de cuivre, de cobalt et d’autres matières premières utilisées par l’industrie. Comme nous l’avons déjà indiqué précédemment, il est impossible de séparer ces deux dimensions dans les calculs stratégiques des États-Unis. 

Un exemple en est fourni par le projet américain consistant à installer une base de soutien logistique permettant de mener des opérations de combat dans le bassin de la mer Caspienne et en Asie centrale. Les relations des USA avec les États de la région ont été établies plusieurs années avant le 11 septembre et visent à protéger le flux de pétrole en provenance de la mer Caspienne en direction de l’occident. Estimant que le bassin de la mer Caspienne pourrait se révéler une nouvelle source précieuse de pétrole et de gaz naturel, le Président Clinton avait travaillé sans relâche pour ouvrir cette région pétrolière aux intérêts américains. Très conscient de l’existence de conflits ethniques endémiques dans cette région du monde, il a cherché à renforcer les capacités militaires des gouvernements amis et à préparer une éventuelle intervention des forces américaines. Le Président Bush a ensuite poursuivi ces efforts, en augmentant le volume de l’aide militaire américaine et en créant des bases militaires dans les républiques d’Asie centrale. 

C’est un ensemble de priorités semblable qui amène le Pentagone à vouloir conserver un réseau de bases « permanentes » en Irak. Nombre de ces installations seront sans doute utilisées pour soutenir la poursuite des opérations contre les forces rebelles, pour des activités de renseignement ou pour la formation de l’armée et des de la police irakiennes. Même si toutes les troupes de combat américaines sont rapatriées conformément aux promesses faites par les sénateurs Clinton et Obama, certaines de ces bases seront probablement maintenues et consacrées à l’entraînement des forces irakiennes qu’ils affirment vouloir poursuivre. De plus, quelques bases au moins sont spécifiquement dédiées à la protection des exportations du pétrole irakien. En 2007, par exemple, la Navy a révélé qu’elle avait mis en place un centre de Commandement et de Contrôle des Opérations, situé au sommet d’une plate-forme pétrolière irakienne offshore dans le golfe Persique pour superviser la protection des terminaux essentiels. 

Aucune autre superpuissance n’est en mesure d’égaler la projection mondiale des forces armées qui permet aux États-Unis de garantir ou de protéger ses approvisionnements en matières premières vitales. Néanmoins, d’autres puissances montantes commencent à remettre en cause par leurs actions cette prééminence américaine. La Chine et la Russie livrent aujourd’hui des armes aux producteurs de pétrole et de gaz dans les pays en développement et elles renforcent leurs capacités militaires dans les principaux pays producteurs d’énergie. 

C’est en Afrique que les efforts déployés par la Chine pour l’accès aux ressources sont le plus évidents. Beijing y a établi des liens avec de nombreux pays producteurs de pétrole : Algérie, Angola, Tchad, Guinée Equatoriale, Nigeria et Soudan. La Chine veut également accéder aux abondantes ressources du continent en minéraux : cuivre de Zambie et du Congo, chrome du Zimbabwe et gisements de minéraux en Afrique du Sud. Dans chaque cas, les Chinois ont courtisé les fournisseurs en pratiquant une diplomatie vigoureuse, en offrant une aide au développement et des prêts à faible taux d’intérêt, en développant des projets culturels remarquables - et, dans bien des cas, des armements. La Chine est désormais un important fournisseur de matériel militaire dans ces pays et est surtout connu pour ses ventes d’armes au Soudan - armes qui auraient été utilisés par les forces gouvernementales pour se livrer à des attaques contre des populations civiles au Darfour. En outre, à l’image des États-Unis, la Chine a complété ses livraisons d’armes par des accords de soutien logistique et de formation, ce qui conduit à une augmentation régulière du nombre des instructeurs, des conseillers et des techniciens chinois, qui sont maintenant en concurrence avec leurs homologues américains pour tenter de gagner la loyauté des officiers des armées africaines. 

Un processus très semblable se déroule en Asie centrale, où la Chine et la Russie coopèrent sous les auspices de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) pour fournir des armes et une assistance technique aux forces militaires des « stans » d’Asie centrale - là encore en situation de concurrence avec les USA pour gagner la loyauté des élites militaires locales. Dans les années 1990, la Russie était trop préoccupée par la situation en Tchétchénie pour accorder beaucoup d’attention à cette région, et la Chine avait également d’autres priorités, ce qui a permis à Washington de bénéficier d’un avantage temporaire. Cependant, au cours des cinq dernières années, Moscou et Beijing ont fait des efforts concertés pour gagner en influence dans la région. De ce fait, l’environnement géopolitique y est désormais bien plus concurrentiel, et la Russie et la Chine, liées par l’OCS, gagnent du terrain grâce à leurs efforts pour réduire l’influence des USA. 

L’une des preuves visible de cette situation a été fournie lors des manœuvres militaires que l’OCS a effectuées l’été dernier, les premières du genre auxquelles aient participé tous les États membres de l’organisation. Ces manœuvres ont réuni 6500 militaires en provenance de Chine, de Russie, du Kazakhstan, du Kirghizistan, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan et se sont déroulées en Russie et en Chine. En dehors de sa signification symbolique, cet évènement est révélateur des efforts déployés par la Chine et la Russie pour renforcer leurs capacités, en mettant l’accent sur les forces d’assaut à long rayon d’action. Pour la première fois, un contingent de troupes aéroportées chinois a été déployé à l’extérieur du territoire national, ce qui constitue une indication nette de la posture de plus en plus affirmée de Beijing.

Afin de s’assurer que le message implicite de ces manœuvres ne passe pas inaperçu, les présidents chinois et russes ont mis a profit le sommet de l’OCS se déroulant dans le même temps au Kirghizistan pour mettre en garde les États-Unis (sans les nommer) contre l’ingérence dans les affaires de l’Asie centrale. En appelant à un monde « multipolaire », Vladimir Poutine a déclaré que « toute tentative visant à résoudre les problèmes mondiaux et régionaux de manière unilatérale est sans espoir. » Pour sa part, Hu Jintao a déclaré que « les nations de l’OCS ont une compréhension claire des menaces auxquelles est confrontée la région et, par conséquent, doivent assurer leur sécurité elles-mêmes. »

Ces efforts entrepris par la Russie et la Chine, en relation avec le renforcement de l’aide militaire américaine aux États de la région, font partie d’une lutte plus vaste, bien que souvent dissimulée, visant au contrôle du pétrole et du gaz naturel en provenance du bassin de la mer Caspienne qui transité vers les marchés d’Europe et d’Asie. Et cette lutte, à son tour, n’est qu’une partie d’un combat mondial pour l’énergie. 

Le risque majeur, c’est que cette compétition ne délaisse les domaines économiques et diplomatiques pour se poursuive sur le plan militaire. Cette éventualité ne devrait pas résulter d’une décision délibérée de provoquer un conflit avec un concurrent prise par l’un des États impliqué. Les dirigeants des pays concernés savent tous que le prix à payer pour l’emploi de la force est beaucoup trop élevé pour pouvoir espérer tout gain en retour. Le problème en revanche, tient à leur comportement, collectivement, qui rend de plus en plus vraisemblable le déclenchement fortuit d’une escalade militaire. Le déploiement d’un nombre croissant d’instructeurs militaires et de conseillers américains, russes et chinois dans des zones d’instabilité fait courir le risque réel que ces forces étrangères puissent un jour être entraînées dans des conflits locaux et se trouvent dans des camps opposés. 

Ce risque est d’autant plus grand que l’importance prise par la production du pétrole, du gaz naturel, de l’uranium et des minéraux est en soi une source d’instabilité, qui agit comme un aimant attirant les livraisons d’armes et les interventions extérieures. Les pays producteurs sont en grande partie des nations pauvres, où celui qui contrôle la ressource s’assure du même coup une source de revenus abondants. Il y a là une incitation à la monopolisation du pouvoir par des élites avides qui utilisent à leur profit l’armée et la police pour réprimer leurs rivaux politiques. Cela se traduit le plus souvent par des régimes où une oligarchie corrompue se maintient au pouvoir grâce à un appareil de sécurité brutal, entourée par des masses déshéritées, en proie au mécontentement, et qui plus est appartenant souvent à un groupe ethnique différent. C’est là la recette idéale pour une provoquer agitation et insurrection. Telle est pourtant la situation qui prévaut aujourd’hui dans la région du delta du Niger, au Nigeria, au Darfour au sud Soudan, dans la région d’où provient l’uranium au Niger, au Zimbabwe, dans la province de Cabinda de l’Angola (où est situé la majeure partie du pétrole) et dans de nombreuses autres régions affligées par ce qu’il est convenu d’appeler la « malédiction des ressources ». 

Le danger, bien sûr, réside dans le fait que les grandes puissances soient entraînées dans ces conflits internes, et ce n’est pas là un scénario impensable. Les États-Unis, la Russie et la Chine ont déjà livré des armes et fourni une assistance militaire à des factions impliquées dans bon nombre de ces conflits. Les États-Unis arment les forces gouvernementales au Nigeria et en Angola, la Chine soutient les forces gouvernementales au Soudan et au Zimbabwe, etc. Une situation encore plus dangereuse prévaut en Géorgie, où les États-Unis appuient le gouvernement pro-occidental du Président Mikhail Saakashvili en lui fournissant armes et soutien militaire tandis que la Russie appuie les régions séparatistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud. La Géorgie joue un rôle stratégique important pour les deux puissances en présence, car elle abrite l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC), un projet soutenu par les USA, qui amène le pétrole de la Caspienne vers les marchés occidentaux. Des conseillers et des instructeurs américains et russes sont présents dans ces deux régions, parfois suffisamment proches pour s’observer directement. Dans ces circonstances, il n’est pas difficile d’imaginer des scénarios dans lesquels une future confrontation entre la Géorgie et les forces séparatistes pourrait conduire, volens nolens, à un affrontement direct entre soldats américains et russes, déclenchant une crise beaucoup plus grave. 

Il est essentiel que l’Amérique abandonne cette conception consistant à aborder sous l’aspect militaire sa dépendance envers les importations d’énergie et qu’elle assouplisse sa politique actuelle de concurrence géopolitique avec la Chine et la Russie pour le contrôle des ressources au-delà de ses frontières. Lutter contre cette dépendance entraînerait un investissement plus important en matière d’énergies alternatives, mais conduirait aussi à une plus grande économie sur l’énergie sur le plan intérieur (en induisant une baisse des prix sur le long terme) et augmenterait les chances d’éviter le réchauffement de la planète. 

Toute stratégie visant à réduire la dépendance des importations d’énergie, et en particulier le pétrole, doit inclure une forte augmentation des investissements dans les énergies de substitution, en particulier les sources renouvelables (solaire et éolien), les biocarburants de deuxième génération (qui sont issus de végétaux non comestibles), la gazéification du charbon mettant en œuvre la capture et le stockage du carbone (pour éviter que le dioxyde de carbone en s’échappant dans l’atmosphère ne concoure au réchauffement la planète), sans oublier les piles à combustible alimentées par l’hydrogène, le train à grande vitesse, les transports en commun et tous autres systèmes de transport avancés. La science et la technologie requises sont déjà largement présentes, mais les investissements nécessaires pour les faire passer du stade du laboratoire ou du projet pilote à une grande échelle de développement ne le sont pas encore. Le défi consiste donc à rassembler les nombreux milliards - voire milliers de milliards - de dollars qui seront nécessaires. 

Mais ce sont les dépenses militaires pour le contrôle de la ressource énergétique, à l’origine justifiées par la même préoccupation, qui sont aujourd’hui le principal obstacle à cette tâche herculéenne que nous devons entreprendre. Pour ma part, je chiffre le coût induit par la « Doctrine Carter » à une fourchette comprise entre 100 milliards à 150 milliards de dollars par an, non compte tenu de la guerre en Irak. L’extension de cette doctrine à la région de la mer Caspienne et de l’Afrique vient ajouter des milliards de dollars supplémentaires à cette somme. La nouvelle guerre froide qui se dessine avec la Chine, et la course aux armements sur mer qui l’accompagne, nécessitera des milliards de dépenses militaires supplémentaires au cours des prochaines décennies. Cette entreprise est une pure folie : elle ne garantira pas l’accès à un plus grand nombre de sources d’énergie, ni ne réduira le coût du carburant pour les américains pas plus qu’elle ne découragera la Chine de rechercher de nouvelles sources d’énergies. Cela n’aura pour effet que de gaspiller les sommes dont nous avons besoin pour développer d’autres sources d’énergie et prévenir les pires effets du changement climatique. 

Cet exposé conduit à une dernière recommandation : plutôt que de s’engager dans une compétition militaire avec la Chine, nous devrions coopérer avec Beijing dans le développement de sources alternatives d’énergie et de systèmes de transport plus efficaces. Les arguments en faveur de cette collaboration sont imparables : les USA et la Chine réunis devraient consommer 35% de la production pétrolière mondiale d’ici à 2025. La majeure partie de ces importations proviendra d’états en situation instable. Si les réserves mondiales de pétrole ont commencé à diminuer d’ici là comme le prévoient de nombreux analystes, ces deux nations pourraient se retrouver piégées dans un dangereux conflit pour s’approprier des ressources devenues rares, situées dans des zones chroniquement instables de la planète. Les coûts induits par ce chois seraient prodigieux, que ce soit en termes d’augmentation des dépenses militaires ou d’incapacité à investir de façon plus utile dans des programmes sociaux, économiques et environnementaux. Il vaudrait beaucoup mieux renoncer à ce type de concurrence et œuvrer de concert pour le développement de solutions techniques alternatives novatrices remplaçant le pétrole, à la production de véhicules très économes en carburant ou d’autres innovations énergétiques. De nombreuses universités américaines et chinoises, tout comme des entreprises privées, ont déjà initié des projets conjoints de ce type, et il n’est pas difficile d’envisager un modèle de coopération bien plus étendue en la matière. 

Au moment où se rapprochent les échéances électorales de 2008, deux voies s’offrent à nous. L’une conduit vers une plus grande dépendance aux importations de carburants, à un renforcement de l’approche militariste quant à notre dépendance vis-à-vis de l’étranger, qui ne pourra que renforcer la compétition à laquelle se livrent les puissances pour le contrôle des approvisionnements mondiaux en énergie fossile. L’autre conduit vers la diminution de la dépendance au pétrole comme source principale d’énergie, le développement rapide des énergies de remplacement, la réduction de la présence de l’armée américaine à l’étranger et la coopération avec la Chine dans le développement de nouvelles options énergétiques. Concernant l’avenir de la nation américaine, rarement un choix politique aura été aussi déterminant.

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Michael T. KLARE

Source du texte : THE NATION / CONTRE INFO

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