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12 mai 2008
8-9 mai 1945, contre le détournement de l'histoire
Avant que le prochain déferlement du "devoir de mémoire" n'ait lieu lors des festivités, à Moscou, du 60e anniversaire de la défaite nazie, il nous a semblé essentiel de procéder à quelques rappels.
D'abord sur le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale : celle-ci n'a pu commencer qu'en raison du choix de Staline. En signant avec Hitler le pacte du 23 août 1939, qualifié par antiphrase de "non-agression", mais assorti de clauses secrètes délimitant les sphères d'influence respectives des deux puissances et supposant la destruction des États voisins, Staline autorisait l'agression allemande contre la Pologne à laquelle il s'associa le 17 septembre en occupant sa moitié orientale. Le 28 septembre, un second pacte nazi-soviétique dit "d'amitié et de délimitation des frontières" confirmait le premier. Les deux complices célébrèrent leur victoire sur la Pologne, "avorton du traité de Versailles", démonstration de ce que Jorge Semprun a désigné comme "la vraie nature convergente des systèmes totalitaires". Quelques communistes non complètement aveuglés par leur amour envers la "patrie du socialisme" constatèrent qu'avec ce pacte, la guerre était devenue inévitable : "Quelles qu'aient été les fautes de certains gouvernements des démocraties, [Staline] pouvait, à la face des peuples, sauver la paix. Il nous a précipités dans la guerre. C'est déjà de l'histoire", écrit Georges Friedmann le 7 septembre 1939. L'Europe se trouva plongée dans une situation inédite : "C'est avec horreur et honte que je pense à cette Europe divisée en deux par le cours du Bug, écrit Gutaw Herling, avec d'un côté des millions d'esclaves soviétiques priant pour être libérés par les armées d'Hitler, et de l'autre des millions de victimes des camps de concentration allemands, mettant leur dernier espoir dans la victoire de l'Armée rouge". Telle était bien l'Europe remodelée par les deux États totalitaires.
Avec les pactes et la destruction de la Pologne, Staline et Hitler entamèrent 22 mois de collaboration politique, économique et policière. Gestapo et NKVD coordonnèrent leurs actions pour interdire toutes résistances, comme l'a rappelé Simon Wiesenthal (Le Monde, 26 septembre 1984), en signalant les nombreuses rencontres entre responsables de ces deux polices et la présence d'un officier du NKVD à Cracovie, auprès de Hans Frank, chef du Generalgouvernement en Pologne, jusqu'en juin 1941. Dans les semaines qui suivirent, Staline fit livrer à la Gestapo nombre d'antifascistes allemands qui avait cru trouver refuge en URSS. Celle-ci fournissait des matières premières en grande quantité à son allié qui renforça ainsi son potentiel industriel, et donc militaire, tourné désormais contre l'Europe occidentale. Tout entier aux délices de la nouvelle « Sainte Alliance », Moscou rendit la France et la Grande-Bretagne responsables de la guerre : "Les cercles dirigeants de France et d'Angleterre ont brutalement repoussé tant les propositions de paix de l'Allemagne que les tentatives de l'Union soviétique de mettre fin rapidement à la guerre", peut-on lire dans la Pravda du 30 novembre 1939. Le 26 janvier 1940, le même journal soutenait que les "impérialistes franco-anglais veulent plonger toute l'humanité dans un océan de souffrance et de privations"
Lors de la défaite surprise de la France en juin 1940, Molotov adressa les chaleureuses félicitations du gouvernement soviétique à l'ambassadeur allemand pour "le splendide succès des forces armées allemandes". En novembre 1940 à Berlin, Molotov, dans une conversation avec Hitler, expliquait que "s'il faisait le bilan de la situation créée après la défaite de la France, il aurait à dire que l'accord germano-russe n'a pas été sans influence sur les grandes victoires allemandes". On ne saurait mieux dire.
Sous la houlette de l'Internationale communiste, les Partis communistes s'engagèrent, plus ou moins loin, dans la voie de la collaboration avec l'occupant nazi : en France, ce fut l'affaire bien connue de la tentative de publication légale de L'Humanité avec l'aval des autorités d'occupation, au Danemark, c'est le Arbejderbladet communiste qui parut jusqu'au 22 juin 1941, en Norvège le PC resta légal encore plusieurs mois.
Ces 22 mois d'étroite coopération entre États totalitaires doivent-ils être aujourd'hui gommés dans l'histoire de l'Europe ?
Allons-nous assister à la création d'un Ministère de la Vérité européen qui s'en tiendra, en matière d'histoire, à la vulgate stalinienne la plus primaire ? La question mérite d'autant plus d'être posée que, durant ces sombres mois, les Soviétiques s'employèrent à détruire les élites des pays annexés et les populations "suspectes" parce que susceptibles de ne pas accueillir le nouveau régime "progressiste" avec beaucoup d'enthousiasme. Ce furent les vagues d'arrestations et de déportations en masse au Goulag des Polonais (février, mars, juin 1940, mai 1941, soit de 400 à 500.000 personnes). En deux ans, un citoyen sur dix subit la répression sous différentes formes : exécutions (30.000 fusillés), prisons, camps, déportation, travail à demi-forcé. Si l'on veut bien se rappeler que les chefs de famille furent les premiers visés, ce sont d'innombrables familles qui furent touchées.
Le 22 mars 1940, Beria, avec l'accord du Politburo donna l'ordre d'exécuter 26.000 officiers polonais et autres responsables dans différents lieux, notamment à Katyn (4.736 victimes). Dès le 2 mars, Nikita Khrouchtchev, le patron de la Pologne soviétisée, réclamait - et obtenait du Politburo - l'autorisation de déporter au Goulag les 25.000 familles de ces officiers.
Pendant cinquante années, les Soviétiques prétendirent que ce crime était imputable à leurs anciens alliés nazis, mensonge qu'on n'efface pas d'un trait et dont la signification semble avoir échappé au Parlement européen qui a refusé de rendre hommage aux exécutés d'une balle dans la nuque.
À l'heure de la défaite nazie, en 1944, les unités du NKVD qui "nettoyaient" les zones polonaises "libérées" engagèrent une chasse contre les soldats résistants de l'Armée de l'intérieure polonaise (AK) : 25 à 30.000 d'entre eux furent déportés. À nouveau des vagues de déportations eurent lieu touchant plusieurs dizaines de milliers de personnes. Ensuite, ce furent les opposants au gouvernement communiste qui subirent l'emprisonnement, les tortures, les condamnations iniques.
Les pays Baltes, annexés sur le modèle de l'Anschluss, furent aussi victimes d'une première vague de déportations et d'exécutions (160.000 victimes) entre juin 1940 et juin 1941. Avec la seconde occupation de 1944, les Soviétiques recommencèrent à déporter si bien que ces petits pays groupant quelques millions de citoyens auraient vu près de 500.000 des leurs happés par la machine répressive soviétique.
La "libération" de l'Europe centrale et orientale se traduisit le plus souvent par un cortège de viols massifs, de massacres et de destruction qui ont profondément marqué les victimes. Nous savons qu'il n'est pas "politiquement correct" de s'interroger sur le comportement des "libérateurs"; mais, si l'on ambitionne d'écrire une histoire véridique de l'Europe, il faudra bien ouvrir ce dossier. Il suffit ici de rappeler qu'en 1945, les dirigeants communistes yougoslaves avaient été amenés à protester auprès du Kremlin contre les exactions commises par l'armée rouge dans le nord du pays. Il existe encore des témoins français de cette "libération" comme nombre de prisonniers français. Qu'attend-t-on pour recueillir leur témoignage ?
Partout où les Soviétiques ont imposé des régimes communistes les mêmes procédés furent répétés : Hongrie, Roumanie Tchécoslovaquie, Bulgarie et même en Yougoslavie où le national communisme de Tito a inauguré son pouvoir par les massacres de dizaines de milliers d'individus en particulier à Trieste et en Slovénie. Il est impossible ici de rappeler en détail tous ces multiples drames européens. Remarquons simplement qu'aucune commémoration n'a eu lieu en Europe occidentale en hommage aux populations persécutées par les Soviétiques.
En Union soviétique même, la répression s'intensifia au cours de la guerre : en septembre-octobre 1941, ce sont 1.200.000 Allemands de la Volga installés en Russie depuis deux siècles qui sont déportés au Kazakhstan et en Sibérie. À partir de la fin de 1943, alors que la victoire de l'armée rouge, assurée en partie grâce aux fournitures américaines et aux bombardements intensifs de la RAF et de l'US Air Force sur l'Allemagne, Staline profita de la guerre pour procéder aux déportations de peuples entiers : 69.000 Karatchaïs sont expédiés en Kirghizie et au Kazakhstan (novembre 1943), 80.000 Kalmouks (janvier 1944), 310.000 Tchétchènes qui, pourtant, avaient défendu Grozny sans faillir devant la Wehrmacht, et 81.000 Ingouches les suivent en février 1944, 37.000 Balkars en mars, 200 000 Tatars de Crimée en mai, 36.000 Bulgares, Arméniens et Grecs de Crimée en juin, 86.000 Meskhètes-Turcs, Kurdes et Khemchiles en juillet, le destin de ces "peuples punis" (A. Nekritch) montre qu'en faisant la guerre à l'Allemagne nazie, Staline n'oubliait pas de poursuivre la guerre civile contre des populations désarmées.
Staline ne mena pas la guerre dans la perspective d'une victoire la plus rapide possible sur le nazisme, mais plutôt avec l'objectif de prendre le contrôle de l'Europe centrale. Il suffit de réfléchir au destin tragique de l'insurrection de Varsovie à l'été 1944, "trahie par Staline et massacrée par Hitler", pour comprendre que les deux compères trouvèrent là l'occasion de revivre les "belles heures" de la collaboration des années 1939-1941. En réalité plutôt que d'axer toutes ses forces sur le cœur de l'Allemagne, Staline interrompit son offensive d'août 1944 à janvier 1945 sur le front central et lança ses troupes à la conquête de l'Europe du Sud.
Pour vanter la part prise par l'Union soviétique dans la défaite de l'Allemagne, il est souvent avancé le chiffre des pertes humaines subies par les Soviétiques : 27 millions de morts. Mais qui songerait à mettre au crédit du général Nivelle les énormes pertes subies par les poilus lancés inconsidérément à l'assaut du Chemin des Dames en avril 1917 ? Ce chiffre vertigineux de morts soviétiques (près des 3/4 de la population française de 1939 !) signifie la faillite de l'État soviétique, incapable d'assurer la protection de ses citoyens, en dépit de son alliance avec son "étoile jumelle" nazie.
Au demeurant, ce chiffre recouvre des catégories différentes : les prisonniers de guerre morts de faim dans les camps nazis (3 millions), les civils - dont un million morts de faim dans Leningrad assiégée -, les soldats - parmi lesquels il faut distinguer ceux qui ont été fusillés sur le front par le NKVD, pas moins de 10.000 lors de la bataille de Stalingrad, environ 160.000 pour toute la guerre.
Car il faut se représenter les méthodes de combat imposées par le système soviétique : derrière les unités combattantes envoyées à la boucherie d'une manière qui dépasse souvent l'entendement, étaient présentes les unités du NKVD pour contraindre le soldat à attaquer quelles que soient les conditions. A-t-on oublié le roman de Victor Nekrassov, Dans les tranchées de Stalingrad (1947), qui décrit l'arrivée d'un bataillon du SMERSH (contre-espionnage militaire), avec pour mission d'obliger les simples soldats à attaquer sous la menace d'être abattus. A-t-on oublié le sublime Vie et Destin de Vassili Grossman ? Saga moscovite d'Axionov ou encore Pour une juste cause de Lev Kopelev ? Tous ces livres décrivent le vrai visage de la guerre à l'Est du côté soviétique, les motivations des soldats, l'espoir d'une évolution du régime. Doit-on se résigner à avaliser l'oubli périodique qui frappe les questions soviétiques et russes, oubli qui nous ramène aux belles heures de la propagande sur la "Grande Guerre patriotique" ?
Autre constat : à l'heure des commémorations et des repentances, il règne un curieux silence sur un autre aspect de la politique soviétique qui touche à la récupération des nazis ou des fascistes par les pouvoirs communistes des démocraties populaires. L'on sait que des camps nazis furent remis en service par les différents organes de répression soviétiques comme celui de Majdanek où les soldats de l'AK polonaise furent internés avant d'être déportés au Goulag, comme celui de Buchenwald dont Jorge Semprun a parlé dans son livre L'Écriture ou la vie : "[...] sur l'un des versants de la colline, un mémorial de marbre grandiloquent et monstrueux devait rappeler au bon peuple l'attachement fallacieux, car purement symbolique, du régime communiste au passé des luttes antifascistes européennes. De l'autre, une forêt nouvelle s'était avancée sur les charniers du communisme, pour en effacer la trace dans la mémoire humble et tenace du paysage, sinon dans celle des hommes" (p.315).
Mais l'on sait moins que pour un Werner von Braun passé aux Américains, ce furent des milliers de savants et techniciens allemands que les Soviétiques capturèrent. Moscou permit aux démocraties populaires de réintroduire dans les structures des États et dans le champ politique des cadres du NSDAP ainsi que de hauts responsables SS ou militaires. Un exemple : responsable du massacre de 1.300 Juifs à Artamovsk, le général Vincenz Muller, après sa capitulation à Minsk, fut envoyé à l'Académie militaire de Krasnogorsk ; chargé ensuite de mettre sur pied une armée allemande en zone soviétique, il devint en RDA vice-ministre de l'Intérieur puis chef d'état-major général tout en étant chargé d'animer un Parti national-démocrate destiné à entretenir l'apparence d'une démocratie en RDA.
En Autriche, à demi occupée par les Soviétiques, ces derniers mirent sur pied une Ligue nationale regroupant anciens officiers de la Wehrmacht et anciens nazis pour la défense d'une "politique d'entente avec l'URSS". Dans ces conditions, il est naïf de s'étonner que l'Autriche redevenue indépendante et les Autrichiens n'aient pas trouvé aussi nécessaire que souhaitable l'examen de leur passé.
Pourquoi vouloir rappeler ces éléments de l'histoire européenne et, en premier lieu, ceux, particulièrement sombres, que les populations d'Europe centrale et orientale ont vécu ? Tout simplement pace que les conditions de la célébration à laquelle nous allons assister laissent présager du pire.
Comment les nations d'Europe centrale et orientale, passées d'un totalitarisme à un autre - comme le remarquait Victor Serge ("Le totalitarisme stalinien reprend forcément la terrible succession historique du totalitarisme nazi", Carnets) - peuvent-elles, aujourd'hui, célébrer la victoire de 1945 dans des conditions acceptables, alors que les gouvernements occidentaux ont accepté de la commémorer à Moscou et non à Berlin, offrant ainsi l'occasion à Vladimir Poutine de brandir les thèmes classiques de la propagande soviétique depuis 1945. Puisqu'on lui permet d'être un maître de cérémonie incontesté, il est fort probable qu'il en profitera pour réaffirmer que seule l'URSS a véritablement combattu le nazisme, escamotant l'effort américain contre le Japon, la bataille de l'Atlantique, les convois transportant avec des pertes énormes une aide matérielle décisive à l'armée rouge, les bombardements des alliés visant à détruire le potentiel industriel de l'Allemagne, etc.
Lors des cérémonies à Auschwitz, le 27 janvier dernier, Poutine a esquissé les thèmes essentiels de son discours de propagande qui ne le cède en rien au discours soviétique le plus orthodoxe. À cette occasion, il a marqué les limites qu'il entend imposer aux historiens d'Europe en déclarant : "Nous devons dire avec fermeté et sans équivoque de toute tentative de réécrire l'histoire, de placer les assassins et leurs victimes, les libérateurs et les occupants sur un même pied, est immorale et inacceptable pour quiconque se considère européen". Comme à la "grande époque" de la novlangue orwellienne, le président russe détourne les mots et les notions pour les mettre au service d'une vision figée de ce qu'a vécu et subi l'Europe.
Comment ne pas constater, au-delà de tout différend idéologique, que "libératrice", l'armée rouge fut également l'instrument d'une nouvelle oppression en Europe centrale et orientale, matérialisée par le rideau de fer qui, comme le constata W. Churchill le 5 mars 1946, s'était abattu sur l'Europe de "Stettin dans la Baltique jusqu'à Trieste dans l'Adriatique".
La conséquence directe fut le non-respect des accords de Yalta qui prévoyaient des élections démocratiques.
Par la répression et la fraude, Staline a réussi à mener sa politique à terme : "Quiconque occupe un territoire y impose son propre système social", expliquait-il à Milovan Djilas. Vladimir Poutine s'inscrit dans cette continuité en voulant interdire tout questionnement sur les crimes soviétiques, en se faisant le promoteur d'une mémoire hémiplégique. L'on perçoit parfaitement les incidences et les liens qu'un tel discours entretient avec la situation interne à la Russie d'aujourd'hui. Dans ce contexte, la question qui vient à l'esprit est la suivante : les représentants français et européens représentants aux cérémonies de Moscou vont-ils avaliser et appuyer la démarche de l'ancien colonel du KGB ?
En tout cas, contre les négationnistes de toute obédience et ce véritable détournement d'histoire auquel nous risquons d'assister, il est plus que jamais nécessaire de bâtir une mémoire commune européenne - et une conscience - qui prenne en considération toute l'histoire de tous les peuples de l'Europe.
Il ne s'agit nullement de réécrire l'histoire, comme le suggère Poutine avec une arrière-pensée perverse mais parfaitement claire. Non, il s'agit simplement de l'écrire. Enfin.
Stéphane COURTOIS et Jean-Louis PANNÉ
12:13 Publié dans 2ème Guerre Mondiale | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note












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