« Pour une politique de défense au cœur des équilibres euro-atlantiques | Page d'accueil | Cartothèque : Sécurité et Défense »
06 avril 2008
Éléments rituels et cérémonials de la tradition guerrière croate
La tradition guerrière séculaire du peuple croate s'est activement perpétuée au long des siècles dans le cadre des luttes d'indépendance et contre les différents envahisseurs étrangers au travers des périodes historiques aujourd'hui bien établies et reconnues :- De 626 à 1102, depuis l'arrivée du peuple croate dans leur actuelle patrie au bord de l'Adriatique jusqu'au couronnement et l'allégeance donnée au roi Hongrois Koloman comme roi de la Croatie-Dalmatie. Au cours de cette période, le peuple croate vivra dans le cadre d'une structure étatique indépendante à la tête de laquelle figureront successivement les chefs de "clans", les "Knez" et finalement les rois.
- Au long de ces 500 ans, les Croates combattront et triompheront des envahisseurs, Avars, Byzantins, Francs, Hongrois, Vénitiens, Maures, et Bulgares.
- La période de 1102 à la défaite contre les Turcs à la bataille de Mohac en 1526.
- Au cours de cette même période, les Croates lutteront contre les prétentions expansionnistes de la République de Venise sur la Dalmatie et plus tard, des Turcs qui s'étendront au sud-est. - La période de 1526 à 1790 sera marquée par la défaite de la bataille de Mohac et la mort du fils de l'impératrice Marie-Thérèse, Joseph II le représentant de "l'absolutisme éclairé". Au cours de cette période, la Croatie fut réduite à une infime portion territoriale, qui constituait "les restes" de la royauté Croate : "Reliquiae reliquiarum regni Croatiae". Ce sera aussi, la période au cours de laquelle la Croatie résistera contre l'impérialisme et le centralisme germanique et hongrois.
Au cœur d'une région intermédiaire géostratégiquement vulnérable et convoitée, la Croatie subira les assauts conjugués des Vénitiens qui s'obstineront à "italianiser" et annexer la Dalmatie, des Turcs ottomans qui islamiseront au XVIe siècle la Bosnie, des "Vlas" (Valaques) et les Serbes y trouveront refuge pour s'y implanter devant l'avancée des Turcs, alors que les Germains étendront leur zone d'influence dans la région de Slavonie. Mais ce sera essentiellement tout au long de la lutte contre l'envahisseur et l'expansion turque-ottomane au XVIe siècle que les formations guerrières populaires, spontanées et d'autodéfense croates s'illustreront sous la forme de "Fraternités" de "communautés" et de "Phratries", dont l'existence se perpétuera jusqu'à nos jours sous les formes de traditions musicales et orales, de danses guerrières rituelles et de cérémonies chevaleresques, activement persistantes et régulièrement célébrées dans certaines régions de l'actuelle Croatie.
C'est ainsi que sur le littoral croate, la ville de Senj, la plus ancienne de cette région, constitue le symbole de la résistance croate contre la République de Venise et l'Empire Ottoman. Fondée par les Romains, dévastée au moment des grandes invasions, elle fut restaurée au VIIe siècle par les Slaves et devint par la suite un des foyers de la culture populaire croate (en 1493, la première imprimerie glagolitique y fut fondée). La ville est dominée par la forteresse Nehaj, construite au XVIe siècle sur un promontoire. Les légendaires corsaires de Senj, les Senjski uskoci, "ceux qui font les incursions", guerroyèrent avec succès pendant 80 ans à la fois contre la République de Venise et contre l'Empire Ottoman. Les souvenirs liés aux héros et aux événements de cette époque ont inspirés de belles pages de la littérature croate. Ils ont surtout fourni matière aux chants et aux polyphonies épiques où les vertus et les mérites des Senjski uskoci, leur courage et leur science guerrière ont été vantés.
LA "ROBINJA"
Le nom de la forteresse des Uskoci-Nehaj vient, selon la tradition, des ne hajem, "je m'en moque", ce qui symbolisait que les corsaires "uskoci" protégés par leur forteresse n'avaient rien à craindre. Dans sa tradition folklorique, l'île de Pag avait un jeu dramatique accompagné de musique, connu sous le nom de Robinja (esclave). Chaque année, à l'époque du Carnaval, ce jeu était exécuté sur la place publique par un groupe de citoyens. Les danseurs sont vêtus de costumes spéciaux et tenaient une hache qu'ils utilisent pour certaines figures de danse. Ce drame musical populaire, en vers, avait pour sujet un événement de l'histoire croate du moyen-âge. L'action et les personnages sont empruntés à la bataille de Krbava (1493) qui s'est terminé par la victoire des Turcs, permettant à ces derniers de conquérir de nouveaux territoires du côté de l'ouest. A la fin du jeu dramatique, qui présente le rachat de la Robinja (jeune fille que les Turcs avaient capturée). Tous les danseurs exécutaient le Pasko-Kolo (la ronde de Pag), jouée sur l'instrument populaire dit misnice (sorte de cornemuse) et c'est ainsi que le jeu se terminait.
Au nord-est de la ville de Spit sur le littoral adriatique, se trouve la petite ville historique de Sinj, qui, située à la frontière, défendait les abords du littoral à l'époque où les Turcs ottomans infestaient ces régions. Cette petite ville fut fondée à l'époque illyrienne et romaine (Setovia). Au moyen-âge, elle est gouvernée par les seigneurs féodaux croates et, de 1536 à 1699, elle fut soumise à l'administration ottomane. En août 1715, une nombreuse armée turque assaillit les remparts de Sinj. Après un combat acharné, les Turcs furent défaits et trouvèrent la mort au pied de la forteresse (la tradition raconte que l'armée ottomane fut disséminée grâce à l'intervention surnaturelle de la Vierge de Sinj). En souvenir de cette victoire qui assura non seulement La liberté de Sinj mais aussi celle de toute la Dalmatie centrale, a lieu tous les ans, le traditionnel jeu connu sous le nom de Sinjska Alka (jeu de l'anneau). Depuis près de deux siècles et demi, les descendants des héros croates de Sinj ravivent le souvenir de l'exploit de leurs aïeux qui surent résister aux attaques du puissant empire ottoman.
LA FRATERNITÉ DES "ALKARI"
Chaque année, le premier dimanche après la fête de l'ascension, au mois d'août, cet événement réunit un grand nombre de spectateurs des environs. Suivant la tradition, seuls les habitants de Sinj et de la Cetinska krajina peuvent participer au jeu de l'anneau. Après les préparatifs, qui depuis des décennies se déroulent selon des règles immuables, se forme, le jour de l'alka, le cortège des participants à la cérémonie. Ils sont vêtus de costumes traditionnels, et sont pourvus d'armes, (lances, sabres, fusils, boucliers, masses) et autres objets qui ne sont utilisés que ce jour-là. Regroupés dans le cadre de fraternités chevaleresques, authentiques corporations guerrières, les Alkari montés à cheval et porteurs d'armes luisant au soleil, s'approchent d'un pas solennel de la tribune où se tiennent les arbitres. C'est d'après des prescriptions traditionnelles et selon un rituel bien codifié qu'ils proclameront les vainqueurs du tournoi. L'ordre des cavaliers et hommes à pieds participants au cortège est lui aussi fixé par des règles immuables : viennent d'abord les valets des Alkari avec leur capitaine (harambasa) puis le porte-bouclier et les porte-massue, le Cheval Edek, en souvenir du cheval du pacha turc capturé par les défenseurs de Sinj (le cheval portant le harnais original est conduit par deux jeunes gens de la Cetinska krajina) ensuite le chef-adjoint, le sabre dégainé, suivi du chef lui-même le plus richement vêtu, et monté sur le plus beau cheval, enfin les Alkari (participants au tournoi) et, pour finir, l'Alajcaus (sorte de garde) portant une longue lance à la main.
La revue passée, les trompettes annoncent le début du tournoi, inchangé depuis un quart de millénaire. Au galop de leurs chevaux les Alkari essaient de passer leur lance par le centre de l'alka (l'anneau), ce qui confère le plus de points et par conséquent de trophées. Aujourd'hui, le vainqueur reçoit en récompense de son exploit, un bouclier d'argent et une plaque commémorative du Président de la République. Il convient de rappeler que les membres de cette fraternité chevaleresque des Alkari se sont courageusement illustrés lors de la guerre en Croatie en luttant sur les champs de batailles dans la Garde Nationale Croate contre les forces serbo-communistes.
C'est ainsi que les habitants de Sinj et la Cetinska krajina ressuscitent chaque année le souvenir de la lutte de leurs ancêtres et honorent leur héroïsme. Dans la vallée de la haute Cetina, à quelques kilomètres de la ville Sinj, se trouve la petite ville de Vrlika qui, avec ses environs, possède une tradition guerrière riche et bien conservée. Cette ville est connue pour son passé belliqueux et les sanglantes batailles livrées contre les Turcs ottomans. Plusieurs nécropoles médiévales aux milles sépultures de soldats croates en témoignent. L'église de Saint Spas, du XIVe siècle, avec son plus vieux clocher de Croatie, constitue un exemple inégalé de l'architecture médiévale croate. Les danses, les chants polyphoniques, les costumes, les tissages ainsi que les objets décoratifs en métal gardent beaucoup d'éléments archaïques intacts depuis des siècles. Le costume masculin est orné d'armes accrochées à la ceinture et de plaques brillantes attachées à la poitrine. Sur le territoire, qui dans le passé fut souvent le théâtre de batailles, les armes étaient vitales à tout homme adulte et ont fini par devenir un symbole de courage et une marque de dignité et de prestige. Dans la description épique des héros et des guerriers des siècles passés, de nombreux vers des chants populaires sont consacrés à leurs armes, comme par exemple : ["qui était cet intrépide héros ? Brillante, les plaques sur sa poitrine, Eclatante les armes à sa ceinture"].
"VRLICKO KOLO" ET "NORESKA"
Le dimanche et jours de fête, ainsi qu'à l'occasion des réunions populaires, les traditionnels "Dernek" qui ont lieu chaque année le 25 juillet, les habitants de Vrlika et des environs se rassemblent dans le bourg. On y danse le "Vrlicko Kolo" (la ronde de Vrlika), que les danseurs exécutent en silence en l'absence d'instruments de musique, avec une allure solennelle et des mouvements mesurés. Depuis une époque plus récente, on chante des airs gais en dansant. Ce son des décasyllabes, chantés d'abord par les femmes, pendant que les hommes dansent, ensuite, inversement, ce sont les femmes qui dansent et les hommes qui chantent en se tenant par la taille. La ronde de Vrlika commence sur un rythme lent pour prendre de l'entrain vers la fin de la danse, le dernier danseur devant faire preuve d'une grande agilité.
Sur l'île de Korcula, tous les ans, le 27 juillet, les habitants de la ville exécutent sur la place, l'antique jeu d'épées, dit "Moreska". Ce jeu, qui renferme aussi des éléments dramatiques, symbolise le combat pour la conquête de la jeune fille. L'empereur Maure ayant fait prisonnier la fiancée du sultan, le combat s'engage entre les monarques et leurs armées. La danse commence par l'apparition de deux groupes de danseurs : soldats maures vêtus de noir et soldats turcs vêtus de rouges. Les soldats, armés chacun de deux épées, sont précédés d'un porte drapeau. La jeune fille turque (buta) est couverte d'un voile blanc transparent. Un petit texte en vers précède la danse que commencent les empereurs et à laquelle les soldats participent. En 7 figures différentes, ils exécutent une danse pleine d'art et de souplesse. Ils brandissent leurs épées, dont le cliquetis se confond avec le bruit des mouvements de danse. Dans la dernière figure, les Turcs encerclent les Maures, qui en signe de soumission se prosternent. A la fin du jeu, la jeune fille turque revient au sultan turc. C'est ainsi que Korcula, qui au cours de son histoire a connu plusieurs conquérants et subi plusieurs guerres, présente symboliquement une page de son histoire.
QUAND LA "KUMPANIJA" BRÛLE LE "POKLAD"
Il existe une autre vieille danse, évoquant les combats, qu'on exécute toujours dans l'île de Korcula. C'est la "Kumpanija""Pies od boja" ou le (la danse du combat), pratiquée dans la partie opposée de l'île à Blato, en souvenir de l'époque où les fréquentes attaques des pirates tourmentaient les habitants de cette petite ville. La Kumpanija est dansée tous les ans le 23 avril. Au son de l'instrument dit misnice les danseurs exécutent des figures symboliques compliqués dont les noms témoignent du caractère guerrier du jeu (ex.: sous l'épée, saut par-dessus l'épée, décollation du capitaine). La danse est complétée par les tambours qui, sur des rythmes gais ou énergiques, accompagnent l'exécution de celle-ci. Après la Kumpanija (danse du combat), c'est le starinski tanac (ancienne danse) qui termine le jeu. Dans la tradition de l'île de Lastovo, également, subsistent les légendes sur les époques où les expéditions des pirates et les guerres turques menaçaient la sécurité d'une grande partie du littoral adriatique. Les sujets de ces légendes ont fourni matière à des jeux dramatiques populaires exécutés dans le cadre du carnaval. Le rôle principal y est tenu par un mannequin de paille le "Poklad" incarnant le Turc, brûlé à la fin de la cérémonie. La guerre en ex-Yougoslavie et les victoires remportées par l'armée croate en Krajina sur les forces armées serbes, ont démontré plus d'une fois, que l'ensemble de ces traditions guerrières du peuple croate ne sont pas restées lettre morte et reléguées à un simple folklore mais au contraire témoignent de son caractère national rude et intransigeant, attaché à ses libertés et à son indépendance et dont les effets dévastateurs sont ravivés dans le présent et à l'avenir par toute forme d'agression sur son territoire et les tentatives expansionnistes de ses voisins.
Jure VUJIC
18:44 Publié dans Balkans | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note











Ecrire un commentaire