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20 mars 2008

La vieille Serbie et les Albanais

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(l’arrière-fond historique des évènements au Kosovo et Métochia)   
 
                            
Les événements contemporains touchant les Balkans ont suscité ces derniers temps, un intérêt accru à l'égard de l'histoire des peuples de cette péninsule. On peut néanmoins déplorer que cette partie de l'Europe, très souvent présentée et décrite comme s'il s'agissait de quelque contrée exotique du monde, ne fasse l'objet d'une attention plus grande de la part des milieux culturellement plus développés qu'à l'occasion de crises ou conflits armés. Le cours de l'histoire a voulu que cet espace, relativement étroit du point de vue géographique, voit se rencontrer plusieurs grandes religions et des traditions culturelles fortement différentes. II en résulte aujourd'hui, dans certains problèmes historiques ou processus à long terme, une complexité et une superposition d'aspects qui, malheureusement se voient souvent négligées, voire encore plus souvent simplifiées au point de déformer la vérité historique, lors de l'interprétation des phénomènes propres aux Balkans. Afin de Comprendre et d'expliquer le monde intérieur des Balkans et son imbrication complexe de situations politiques, sociales et religieuses, puis l'histoire des mentalités et des cultures des peuples balkaniques au sens le plus large de ce terme, il s'avère indispensable de partir du matériel historique, de la multitude des témoignages divers sur le passé de cette région. A défaut de s'appuyer sur les documents et sources historiques, toute discussion de certains aspects de la question balkanique ne peut que se réduire à une démonstration de thèses politiques, préétablie ou à un rabâchage de certains préjugés et stéréotypes.
 
Les rapports serbo-albanais constituent un des thèmes "brûlants" de la nouvelle histoire des Balkans. Ces dernières années les milieux scientifiques internationaux se sont largement penchés sur la "question albanaise" dans la Vieille Serbie, autrement dit sur les rapports serbo-albanais au Kosovo et en Métochia — contrées méridionales de la Serbie. Dans bien des cas, il y allait toutefois d'une connaissance insuffisante des choses, ou d'une interprétation de l'histoire considérée sous le seul angle politique contemporain, avec une nette tendance à soumettre la vision du passé aux besoins de la politique du moment. Une explication plus approfondie des événements touchant le Kosovo et la Métochia exigerait beaucoup plus de place que ne peut en offrir la rubrique d'une revue. Pour cette raison, nous n'attirerons ici l'attention que sur certains aspects relatifs à l'origine des rapports serbo-albanais dans la Vieille Serbie, aspects que l'on doit avoir en vue si l'on désire arriver à une interprétation objective et une compréhension et explication correctes de ces rapports.


- I -

Parmi les questions attirant l'attention des chercheurs contemporains, et recevant fréquemment des interprétations visant à légitimer les aspirations politiques contemporaines des Albanais, figure celle de l'origine et du berceau ethnique de leur peuple, dans la toute première période de leur histoire.

L'origine des Albanais fait l'objet de diverses opinions au sein des milieux scientifiques européens. La majorité d'entre elles a été répertoriée par le chercheur allemand Georg Stadtmuller dans son ouvrage Forschungen zur albanischen Frühgeschichte publié à Wiesbaden en 1966 (première publication parue à Budapest en 1942) (1). F. Pourqueville, consul de France à Jannina, considérait par exemple que les Albanais, originaires d'Albanie caucasienne, sont arrivés dans les Balkans au début du Moyen Age et ne constituent pas, par conséquent, une population autochtone (2). On constate néanmoins aujourd'hui une prédominance de la thèse voyant dans les Albanais une nouvelle formation ethnique apparue dans les premiers siècles du Moyen Age, sur des bases paléobalkaniques, c'est-à-dire un mélange de divers éléments des anciens substrats paléobalkaniques -illyriens, daco-mésiens (dardaniens) et thraces. Il n'est donc pas possible de voir dans les Albanais des continuateurs directs des Illyriens ou des Dardaniens (3).

La question de l'origine et du berceau ethnique des Albanais attire tout particulièrement l'attention des scientifiques et des publicistes albanais. Le chercheur allemand Peter Bard a récemment remarqué avec raison que les chercheurs albanais ne font pas montre d'une réelle attitude critique envers cette question et sont enclins à construire diverses théories de circonstance : "Das Bild, das die albanische Wissenschaft von der eigenen Frühgeschichte zeichnet, ist vereinfachend-unkritisch und wirkt konstruiert. Der sprachliche Nachweis für eine illyrisch-albanisch Verwandschaft konnte bisher nicht erbracht werden" (4). (L'image que les chercheurs albanais dressent de leur propre histoire précoce est par trop simplifiée, non critique et souvent construite de toute pièce. On ne saurait avancer la moindre preuve linguistique attestant une parenté entre les langues illyriennes et albanaises). Le célèbre linguiste albanais E. Cabej constate lui-même qu'il serait "non-scientifique, voire naïf, de procéder à une projection directe des situations contemporaines dans le passé" (5).

Parmi les milieux scientifiques, il est largement admis que les régions de Kosovo-Métochia, comptant aujourd'hui, aux côtés d'autres peuples, une très forte population albanaise, ne sont pas le berceau ethnique de ce peuple. La première mention historique des Albanais, remontant au XIe siècle, est dûe à Anno Comnène qui, parlant d'un "Arbanon" (pays des Arbanais), le localise dans une contrée montagneuse à l'intérieur de l'Albanie actuelle. Se fondant sur plusieurs sources, Stadtmüller affirme que cet Arbanon englobait la vallée de la Skumbi, les deux rives du Mat, la ville de Kroj et plusieurs autres contrées voisines (6). A plusieurs reprises, il souligne que la région du Mat, compte tenu de son enclavement naturel, constitue "l'aire d'origine" des Albanais ("Reliktgebiet"). Ce même chercheur affirme explicitement que cette aire d'origine des Albanais ne saurait être recherchée dans les régions de la Vieille Serbie ("Altserbien") : "Die grossen Beckenlandschaften, die den Raum Altserbiens ausmachen (Kosovopolje, Metohin, Sandschu ?, Novipazar) sind wegen ihrer Tiefenlage nicht Sommerweidegebiete, sondern Winterweidegebiete (…) jedoch besitzen diese Gebiete nicht geographische Abgeschlossenheit, die zum Wesen eines Reliktgebietes gehiirt. Die von allen Seiten leicht zuganglichen Landschaften haben wohl einst als Keimzelle des altserbischen (rascischen) Staate eine grosse Rolle gespielt (...) Daher kann das uralbanische Reliktgebiet nicht in Altserbien zu suchen sein." (7) (Les vastes contrées constituant le territoire de la Vieille Serbie — Kosovopolje, Métochia, le Sandjak de Novi Pazar — ne sont pas, en raison de leur position des pâturages d'été mais d'hiver (...) Par conséquent, ces contrées ne présentent pas un enclavement géographique, caractéristique principale de toute aire d'origine. Facilement accessibles de toutes parts, ces contrées ont autrefois joué un grand rôle en tant que cœur de l'ancien Etat serbe (Etat de Rascie) (...) Par conséquent, l'aire d'origine proto-albanais ne saurait être recherchée dans la Vieille Serbie).

Les auteurs traitant des rapports serbo-albanais dans la Vieille Serbie, ont souvent l'habitude, partant de la situation démographique actuelle de faire ensuite remonter la continuité albanaise sur ce territoire jusqu'aux temps les plus reculés (8). Il serait superflu de démontrer combien il s'agit là d'une méthode erronée et peu scientifique. Les contrées de Kosovo et Métochia n'ont en effet jamais fait partie, par le passé, d'un Etat albanais quel qu’il soit. Qui plus est, jusqu'à ces derniers temps, les Albanais n'y ont jamais constitué une population majoritaire. L'histoire nous apprend qu'au mu' et au début du m'y' siècle, la frontière méridionale de l'Etat serbe médiéval se maintint durant plusieurs décennies sur le Mat, rivière coulant dans l'actuelle Albanie, avant d'englober tout le territoire albanais, à l'exception de Durazzo, au sein de l'Empire serbe, suite aux conquêtes de Dusan. Il va de soi que les Serbes ne sauraient aujourd'hui tirer de ce fait historique quelques droits particuliers sur le territoire constituant l'actuelle Albanie.

Le nom même de "Kosovo", très largement employé dans l'opinion publique européenne, n'a jamais eu la signification que l'on cherche aujourd'hui à lui associer - à savoir désigner une entité, historique et ethnique, spécifique que l'on voudrait détacher de l'ensemble de l'espace ethnique serbe et du nom "Serbie". Le nom Kosovo est avant tout lié à l'ancienne appellation géographique Kosovo Polje désignant la seule plaine baignée par la Sitnica et le Lab, et fermée, de tous côtés, par des chaînes de montagnes (9). Ce n'est qu'à l'époque moderne, à partir de la fin du xix' siècle, que ce nom s'est élargi à un plus vaste territoire par le biais de l'appellation "vilayet de Kosovo" donnée à une grande région administrative turque correspondant approximativement à l'ensemble de la Vieille Serbie. Après la libération et le retrait des Turcs en 1912, ce territoire avec les régions de Kosovo et Métochia fut inclus dans le royaume de Serbie et, plus tard, de Yougoslavie. La réunion de ces deux régions en une même unité territoriale dotée d'un statut politique spécifique remonte à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. L'attribution de ce statut résultait des positions contenues dans les programmes du Parti Communiste yougoslave et de l'Internationale communiste concernant la solution de la question nationale dans l'Etat yougoslave. L'appellation "Kosovo Métochia" donnée à cette unité territoriale, s'est maintenue jusqu'en 1968, lorsque les leaders communistes albanais la réduisirent, par décision administrative, au seul nom de "Kosovo". Cette amputation du nom Métochia trouve sa raison dans les motifs politiques répondant aux visées expansionnistes du nationalisme albanais dans ces contrées.

Dès la fin du XIIe siècle les régions de Kosovo et de Métochia furent incluses dans le cadre de l'Etat serbe médiéval et depuis lors jusqu'à aujourd'hui, elles ont toujours été considérées, dans les milieux instruits européens, comme des contrées historiques de la Serbie. Avant la conquête turque, c'est dans ces contrées que s'affirmèrent au Moyen Age les forces culturelles de l'Etat serbe. Ceci est attesté par les données faisant état de près de 1300 monastères, églises, chapelles et autres monuments serbes, enregistrés dans près de 1100 agglomérations du Kosovo et de la Métochia (350 agglomérations restent encore non explorées) (10). Les plus célèbres de ces monuments sont la Patriarchie de Pec, les monastères de Banjska Gracanica, Decani, des Saint-Archanges près de Prizren, de la Vierge Ljeviska. D'où notamment le terme de Metochia, dérivé du mot grec "métoque" désignant une "possession ecclésiastique", et non une "communauté religieuse", comme on l'interprète parfois. C'est du territoire de l'actuel Kosovo et Métochia que tiraient leur origine nombre de grandes familles nobles serbes constituant l'élite de la société médiévale serbe. Le célèbre prince Lazar Hrebeljanovic, qui mena la lutte contre les Turcs, naquit dans la ville de Prilop, sise dans la région de Novo Brdo. Ceci permet de comprendre pourquoi la grande bataille ayant opposé les Serbes et les Turcs, choc décisif dans l'histoire serbe, eut lieu précisément à Kosovo polje, le 15 juillet 1389. L'armée du sultan turc Mourad I- et de ses vassaux y rencontra les troupes serbes du prince Lazar et de Vuk Brankovic, renforcées par un détachement envoyé par le roi de Bosnie Tvrtko Ier qui s'était attribué, en 1377, la "double couronne" de Bosnie et Serbie en tant que descendant de la dynastie serbe des Nemanjic. Cette bataille, sans vainqueur, se solda par la mort du prince Lazar et du sultan Mourad. Kosovo Polje est ainsi devenu le symbole de la résistance serbe face à la conquête turque qui fut suivie de cinq siècles d'esclavage sous le joug turc. Ce toponyme et cette région occupent par conséquent une place spécifique tant dans la conscience collective du peuple serbe que dans la poésie populaire, la littérature et l'art serbes.

Les cinq siècles de domination turque sur ces contrées, s'accompagnant de l'emploi d'appellations administratives nouvelles, n'ont pas réussi que ce soit chez les Serbes ou chez les chercheurs et voyageurs européens, à annihiler la Conscience que ces contrées étaient parties intégrantes de la Serbie. Les voyageurs européens, venus d'Occident, et notamment les cartographes désignent, quasi sans exception, le Kosovo et la Métochia, comme des parties de la Serbie ou du "Royaume de Serbie". Ceci est le cas, par exemple, du géographe italien Giac. Gastald en 1566, du célèbre "géographe de la République de Venise" V. Coronelli, sur une carte datée de 1692, et, par la suite, de nombreux autres cartographes français et étrangers du XVIIe et XVIIIe siècle. L'humaniste et cartographe italien Giacomo Cantelli da Vignola (1643-1695) a dédié au cardinal Alfonsi Liti, en 1689, sa première carte régionale de la Serbie, laquelle englobe, cela va de soi, tout le territoire de l'actuelle Kosovo-Métochia ("IL REGNO DELLA SERVIA detta altrimenti RASCIA") (12). Les nombreuses cartes des célèbres atlas de Joh. Bapt. Homann, datant de la première moitié du XVIIe siècle, désignent systématiquement ces régions comme une partie de la Serbie. Il en est de même sur les cartes des successeurs de Homann, éditées à Nuremberg au début du XIXe siècle (1802, 1805, et plus tard). Au XIXe siècle les contrées de Kosovo et de Métochia sont très souvent désignées comme des parties de la "Vieille Serbie", alors encore sous la domination turque, afin de marquer la différence par rapport à la "nouvelle Serbie", c'est-à-dire la Principauté de Serbie fondée sur l'espace libéré du territoire serbe. Un des pionniers de l'albanologie, Theodor Ippen, un certain temps consul d'Autriche-Hongrie à Scutari, appelle même cette région "Ancienne Rascie" (12).

Il a déjà été signalé plus haut que les Albanais, jusqu'à ces derniers temps, n'ont jamais constitué la majorité de la population au Kosovo et en Métachie. Dans les sources byzantines il n'est fait aucune mention d'Albanais sur le territoire serbe, c'est-à-dire yougoslave actuel. Les premiers recensements turcs (defters), dressés après la conquête de cette partie de l'actuelle Serbie vers le milieu du XVe siècle, et publiés en 1455 et 1458 à Sarajevo et Tirana, n'enregistrent la présence d'agglomérations avec ancienne onomastique albanaise qu'à la périphérie de la Métochia, avec une plus forte concentration dans l'arrière-pays de Djakovica. Dans sa quasi-totalité la toponymie de ce territoire est d'origine serbe ou, du moins, slave. Sur les 280 agglomérations notées en Métochia et en Altin (englobant une partie de l'actuelle Albanie) seuls 30 ont une ancienne onomastique albanaise, 8 une onomastique mixte, et toutes les autres une ancienne onomastique serbe. Dans la contrée où régnait le seigneur serbe Vuk Branković, recensée par les turcs en 1455, immédiatement après sa conquête, et qui englobe, dans sa plus grande partie, la région de Kosovo et Métochia, il n'existe aucune agglomération avec ancienne onomastique albanaise (13). De telles sources révèlent que dans les premières décennies après l'instauration de l'autorité turque, une énorme majorité de Serbes chrétiens vivait dans cette partie de la Serbie, et un tel état de fait se maintint dans l'ensemble jusqu'à la fin du XVIIe siècle.

La situation dans cette partie de la Serbie soumise à l'autorité turque, et ce surtout au XVIIe siècle, nous est mieux connue grâce aux rapports des missionnaires et visiteurs romains, conservés dans les archives du Vatican. Ainsi, le visiteur apostolique Petar Masarek, écrivant en 1623-1624 sur la population de Prizen et pristina, souligne qu'on y trouve beaucoup de Serbes qui parlent la "langue illyrienne", et "ont aussi un patriarche à Pec, lui aussi serbe, né à Janjevo". A Prizren, note Masarek, on voit "de nombreuses églises et de splendides édifices des Serbes des temps anciens. Les Turcs ont transformé deux églises en mosquée tout comme ils l'ont fait dans maints autres endroits". Parlant de Pristina, ce visiteur apostolique constate qu'"excepté les Turcs, de nombreux Serbes vivent dans cette ville" (14). Dans les rapports des missionnaires romains Prizren est par ailleurs qualifiée de "principale ville de Serbie" et "de site le plus beau en Serbie". La large expansion des Serbes et de leur langue a également été notée par M. P. Masarek dans un rapport de 1633, où il souligne que nombre de Serbes vivent dans les évêchés de Shkoder, Alessis et Zadrima en Albanie (15). Un rapport de fra B. Palatsuolo daté de 1637, consacré à Djakovica et au monastère de Decani, signale que cette ville compte un grand nombre de Serbes et que y compris "au-dessus de Djakovica, vivent des Serbes, et qu'il n'y existe que trois maisons catholiques romaines, et qu'au delà on trouve uniquement des villages serbes..." (16).

 

- II -

Le plus grave bouleversement dans la structure ethnique de la population du Kosovo et de la Métochia, au cours de la période de domination turque, eut lieu vers la fin du xvir siècle, lorsque les Serbes, après s'être joints à l'Europe chrétienne en guerre contre l'Empire ottoman, furent contraints, par crainte des représailles, de fuir en grand nombre, sous la conduite du patriarche Arsenije III Carnojevié, en direction des territoires de la monarchie des Habsbourg en 1690 (le siège du Patriarcat serbe se trouvait alors depuis des siècles à Pec, tout comme Prizren avait été la capitale du royaume). Les récits européens de l'époque font état de terribles exactions à l'encontre des Serbes. Pour parler en termes modernes, il est permis de dire que c'est alors que commença le processus de nettoyage ethnique de cette partie de la Vieille Serbie. Entre autres écrivains, Simplicioan Bizozeri, dans son ouvrage La sacra lega contro la potenza ottomana, relate ainsi les crimes massifs commis à l'encontre des Serbes par l'armée turque et les bandes albanaises : "La scène du malheur s'est mise en place, car les barbares infidèles, qui sont arrivés, se sont montrés impitoyables à l'égard de ces innocents qui se sont tous retrouvés, quel que soit leur âge et leur sexe, sous les coups de leur sabre, et sont également tombés dans les bras de la mort ceux qui, trompés par les promesses, ont quitté les forêts où ils avaient trouvé refuge. Après que tous les habitants ont été égorgés, leurs misérables baraques ont été incendiées et transformées en cendres ; seules ont échappé aux flammes les villes de Pristina, Pec et Prizren, car les Arnautes s'y étaient installés pour y passer l'hiver (...)" (17) Le refoulement des Serbes dans le Kosovo et la Métochia dans les premiers mois de l'année 1690 est notamment attesté par de nombreux rapports du nonce apostolique à Vienne. Dans une lettre du 23 février 1690, ce légat note entre autre : "Les représailles sur la population infidèle ont duré trois mois entiers sans la moindre intervention de la Porte, jusqu'à ce que les contrées attaquées ne fussent totalement soumise" (18).

Le processus de refoulement des Serbes orthodoxes hors du Kosovo et de la Métochia, par les Albanais, sous l'égide du pouvoir turc, s'est poursuivi au cours du XVIIIe et XIXe siècle. A partir du début du XVIIIe siècle, les contrées fertiles de la Vieille Serbie virent l'installation d'Albanais descendus de leurs régions montagneuses d'origine en Albanie. La profonde crise de l'Empire ottoman se traduisit ici par des actes de violence et une anarchie dont les porteurs étaient les Albanais nouveaux venus, animés d'une extrême hostilité envers l'ancienne population serbe. Une partie des Serbes a alors cherché une solution en acceptant l'Islam, ce qui, en tant que musulmans, soumis à la domination politique et sociale des Albanais, les a conduits à une albanisation progressive. Nous possédons sur ces processus touchant la Vieille Serbie de précieux témoignages que nous ont laissés, au cours du XIXe siècle, les chercheurs et voyageurs étrangers tels Ami Boué (19), Joseph Muller (20), Johann Georg von Hahn (21), Ivan Stepanovic Jastrebov (22) et d'autres. Ces auteurs mettent en lumière de façon authentique la situation ethnique et religieuse, le processus d'islamisation des Serbes et, plus particulièrement, la multitude des diverses formes de violence et de terreur exercées sur les Serbes de religion orthodoxe. A titre d'exemple, nous noterons les données de Joseph Muller de 1838 sur la population des régions de Pec, Djakovica et Prizren en Métochia. Dans ces trois villes vivaient 31.650 Serbes orthodoxes et musulmans pour 23.650 Albanais musulmans et catholiques. Les Serbes orthodoxes constituaient à Prizren la majorité absolue de la population (16.800 à 6.150 Albanais catholiques et musulmans), à Pec les Serbes orthodoxes et musulmans étaient eux aussi majoritaires par rapport aux Albanais catholiques et musulmans (11.050 pour 500) alors qu'à Djakovica la majorité absolue revenait aux Albanais, principalement musulmans (17.000 par rapport à 3.800) (23) Dans la structure religieuse de la population rurale de ces trois régions les musulmans étaient majoritaires par rapport aux chrétiens (80.150 pour 56.250). L'archimandrite du monastère de Decani Hadji, Serafim Ristic, a publié en 1864 un ouvrage dénonçant les crimes commis à l'encontre des Serbes (avec données précises sur chaque crime, le lieu et les noms des victimes et des coupables) sous le titre Plac stare Srbije (Les Pleurs de la Vieille Serbie), en le dédiant à William Denton "ami et défenseur du peuple serbe" (24). Les actes de violence à l'égard des Serbes et leur expulsion hors de ces régions se sont encore accrus après le Congrès de Berlin (1878), et tout particulièrement vers la fin du me siècle, ce qui a incité le Gouvernement du Royaume de Serbie à publier, en 1899, un livre de documents en serbe et français (25). Le publiciste et chercheur français Victor Berard, témoin direct des malheurs et du refoulement des Serbes vers la fin du XIXe siècle a, entre autre, noté : "Si l'anarchie actuelle dure encore dix ans, le Serbe pourra bien fonder des écoles dans la Vieille Serbie, y envoyer des évêques et des prêtres dans toutes les villes, ces prêtres n'y trouveront plus un chrétien pour suivre les cours de catéchisme, les écoles ne trouveront plus un slave qu'elles pourraient former. Devant les Albanais, le Slave est en effet contraint de fuir ou de mourir et sa disparition dans tout le pays, n'est qu'une question d'années, et ce peu nombreuses". (26) Ce phénomène a reçu une explication scientifique détaillée dans l'ouvrage du scientifique français Gaston Gravier, La Vieille Serbie et les Albanais, publié à Paris en 1911 (27). Cet auteur, tout comme avant lui Berard, a lui aussi parcouru ces contrées.

Dans l'étude mentionnée, il parle entre autre de la situation en Métochia et, plus particulièrement, dans la vallée du Drim ainsi qu'à Orahovac et ses environs. "La presque totalité des musulmans de cette région, écrit Gravier, est formée par des Serbes passés depuis peu à l'Islam. La plupart des conversions semblent s'être opérées depuis le début du XIXe siècle, beaucoup remontent à moins de vingt-cinq ans et l'on trouve de nombreuses familles divisées en maisons orthodoxes et en maison musulmanes" (28).

En dépit de ce long processus de refoulement de la Vieille Serbie (les poussant à fuir pour l'essentiel vers le royaume de Serbie), les Serbes orthodoxes et musulmans composaient encore, d'après certaines données, environ la moitié de la population du Kosovo et de la Métochia vers la fin du XIXe siècle. Ceci nous est notamment révélé par les études austro-hongroises effectuées avant tout pour les besoins de l'Etat-major à Vienne, et reprises dans l'ouvrage Detailbeschreibung des Sandzaks Plevlje und des Vilajets Kosovo publié en 1899 (29). Ceci est aussi attesté de façon très convaincante par la carte Polit Eintheilung, Nationalitdten und Religionen, jointe à cette vaste étude.

 

- III -

La question de la fondation de la "Ligue de Prizren" (1878) et plus spécialement de son caractère, se range parmi les questions incontournables dans toutes les études traitant de l'histoire récente albanaise. Ce faisant, notons que l'on y trouve souligné, en règle générale, le caractère libérateur de cette organisation, alors qu'y est plutôt négligé son caractère panislamique constituant pourtant la principale orientation de l'action politique et religieuse de la Ligue. Ces travaux négligent aussi l'expansionnisme affiché par la Ligue aux dépens des peuples chrétiens voisins, ainsi que les crimes dont furent victimes les chrétiens au cours des événements de 1878-1881.

Lors de l'observation du caractère de la "Ligue de Prizren", on perd souvent de vue les conditions politiques et religieuses générales dans lesquelles elle a vu le jour ainsi que la direction principale de son action. Sa fondation se situe à la fin d'une grande crise internationale telle que la Crise d'Orient (1875-1878) et au moment où on pensait qu'une conférence internationale pourrait conduire à l'instauration d'une nouvelle situation politique dans les Balkans. Sa création est en fait davantage l'œuvre de la Turquie et de quelques autres grandes puissances, telle la Grande-Bretagne, que l'expression d'un mouvement de libération albanais autochtone. Les guerres serbo-turques de 1876 et de 1877/78 puis les insurrections bulgares ainsi que les soulèvements des Grecs, s'inscrivent pleinement dans les efforts des peuples chrétiens des Balkans en vue de se libérer de l'autorité plusieurs fois séculaire de l'Empire Osmanli et de former leurs Etats nationaux libres. Les efforts de ces peuples n'ont toutefois rencontré aucune solidarité auprès de leurs voisins albanais musulmans.

La reconnaissance nationale albanaise marquait un retard par rapport aux autres peuples balkaniques, et ses principaux animateurs étaient les Albanais orthodoxes et catholiques qui se trouvaient être à un degré de développement social et culturel supérieur. Pendant la Grande Crise d'Orient (1875-1878), les Albanais musulmans, qui constituaient la grande majorité de la population albanaise, se mirent totalement aux côtés de l'Empire ottoman et furent même les défenseurs les plus virulents du caractère théocratique de la société osmanli, s'opposant à toute forme d'européanisation de cette société. La couche la plus instruite et fortunée des Albanais musulmans qui vivaient à Constantinople et dans d'autres villes, était totalement intégrée dans la structure nationale et sociale osmanli et ne séparait pas les intérêts des Albanais de ceux de l'ensemble de l'Empire ottoman dans les Balkans. Un tel comportement des Albanais musulmans trouvait donc ses motifs principaux dans l'identification religieuse et le caractère islamique de la société osmanli.

L'historien croate Bernard Stulli a publié en 1959 à Zagreb une vaste étude intitulée La question albanaise (1875-1882), fondée sur des sources historiques de première qualité (30). Il y insiste sur le fait que les bandes albanaises incluses au sein de l'armée turque "en considérant la principale force de frappe traditionnellement utilisée contre les autres peuples de l'Empire turc", et que c'est surtout ces troupes "irrégulières" "composées pour l'essentiel d'Albanais, qui commettaient de nombreuses exactions et pillages" (31). A plusieurs reprises Stulli se réfère à des rapports austro-hongrois rédigés pour la plupart suite à une observation directe des faits, révélant de façon très authentique la ligne de conduite du programme de la "Ligue de Prizren" (les sessions de la Ligue se tenaient dans la mosquée de Prizren) (32). Stulli nous donne l'interprétation suivante de ces rapports austro-hongrois : "Dans aucun des seize articles du Statut il n'est fait mention explicite des Albanais et de l'Albanie, les musulmans sont l'unique sujet politique de la Ligue, on y proclame dans l'art. 4 que "la vie, la propriété et l'honneur des habitants non musulmans loyaux seront protégés conformément à la loi religieuse supérieure (Steriat)" (30), dans l'art. 7 on prône la nécessité d'une alliance avec "nos compatriotes martyrisés, membres de la même confession dans les Balkans", et, finalement, l'art. 16 qualifie l'abandon de la Ligue comme un rejet "de l'Islam" ! On y parle toujours de façon très générale, de la "nation et de la patrie", de "la terre", de "notre territoire", de la "terre balkanique", "dans les Balkans", etc. (33). En plus d'un indéniable caractère panislamique, au service de l'idée nationale et de l'idée religieuse ottomanes, B. Stulli relève dans le programme de la Ligue "un expansionnisme albanais", visant les territoires des peuples voisins (34).

Les choses ont tout naturellement changé vers la fin du XIXe siècle, lorsque l'élément décisif influant sur l'attitude politique des Albanais ne vint plus de Turquie, mais d'Autriche-Hongrie qui voyait dans le mouvement national albanais un instrument propice à la réalisation de ses ambitions politiques impériales dans les Balkans. On entrevoyait déjà l'effondrement de l'Empire Ottoman et l'ouverture de la question de l'instauration d'un nouveau rapport des forces politiques dans les Balkans. L'historien Ferdo Hauptmann a conclu, à juste titre, qu'en stimulant le nationalisme et l'expansionnisme albanais, la diplomatie austro-hongroise a, avant l'écroulement définitif de la Turquie, dressé une barrière "afin que certains Etats nationaux des Balkans ne puissent outrepasser leur cadre étroit et perturber l'ordre des forces". Dans les combinaisons de la politique étrangère austro-hongroise l'idée d'une Albanie indépendante apparaît comme "un instrument qui, lors de la liquidation des positions turques dans les Balkans, pourrait limiter l'expansion des Etats balkaniques et empêcher l'Italie, vaincue en Ethiopie, d'accéder au territoire balkanique" (35). L'historien de Sarajevo, Hamdija Kapidzic est arrivé aux mêmes conclusions en étudiant les préparatifs austro-hongrois en vue de la résolution de la question albanaise dans les Balkans dans l'attente de la résolution de la question des Balkans. Il ressort de son compte-rendu des conseils à la Hofburg, à Vienne, au cours de l'année 1896, que l'élite politique de la Monarchie approuvait l'idée de la fondation d'une Albanie indépendante qui s'appuierait sur l'Autriche-Hongrie et lui serait totalement soumise. Soulignant tout particulièrement le rôle de Benjamin Kallay, ministre commun des finances et alors gouverneur de la Bosnie-Herzégovine, Kapidzié conclut "Kallay voyait dans une telle création nationale non seulement un obstacle à l'expansion de la Serbie, du Monténégro, voire de la Bulgarie et de l'Italie sur ce territoire, mais aussi une entrave à la fondation, autour de la Monarchie d'un cordon vert d'Etats balkaniques dépendants de la Turquie" (36).

C'est sur la ligne générale des aspirations politiques austro-hongroise dans les Balkans et dans le cadre dressé face à la Vieille Serbie, que se développa également le soutien de la Monarchie à l'expansionnisme albanais dans la Vieille Serbie. On estimait à Vienne que le refoulement des Serbes hors de cette province était dans l'intérêt de la politique balkanique de l'Autriche-Hongrie. Une telle politique a naturellement entravé les tentatives d'entente politique entre Serbes et Albanais en vue de lutter ensemble contre la Turquie. A la veille de la libération de la Vieille Serbie en 1912, les leaders politiques du Royaume de Serbie tentèrent d'établir des contacts avec les représentants locaux des Albanais en vue d'organiser la lutte commune contre l'Empire ottoman. A la veille même du conflit, le gouvernement serbe a adressé aux Albanais une proclamation disant, entre autre, que l'armée serbe marchait contre la Turquie pour libérer les Serbes et les Albanais, qu'il veillera à assurer aux Albanais une vie en paix, le respect de leurs biens et anciennes habitudes, et leur garantira la possibilité de diriger seuls leurs écoles et leurs églises (37). Toutefois l'identification ethnique avec le pouvoir ottoman, tout comme la forte influence de l'Autriche-Hongrie sur les leaders politiques des Albanais, l'emportèrent sur l'idée de solidarité balkanique.

 

- IV -

Entre les deux guerres mondiales une partie des Albanais, restée dans l'Etat serbe et, à partir de 1918, yougoslave, forte du soutien ouvert à la veille de la Seconde Guerre mondiale des forces fascistes en Europe, avant tout en Italie et en Allemagne, fit preuve d'aspirations sécessionnistes. En 1939 fut fondé à Rome un Bureau pour l'organisation du mouvement "irrédentiste" albanais en Yougoslavie, et déjà en janvier 1940, le leader du Parti fasciste albanais à Shkoder, Kolj Biba annonçait l'annexion, prochaine de certaines régions de Yougoslavie et de Grèce. Avec le début de la Seconde Guerre mondiale et l'attaque des puissances fascistes contre la Yougoslavie, le 6 avril 1941, commença le démembrement de l'Etat yougoslave et l'inclusion de la plus grande partie du Kosovo et de la Métochia dans la Grande Albanie fasciste. Les Albanais locaux, avec l'aide de leur compatriotes venus d'Albanie, et sous l'égide des puissances fascistes, commirent des crimes massifs à l'encontre des Serbes, tandis qu'un grand nombre d'autres Serbes étaient chassés de leurs foyers (parmi eux se trouvait une partie des colons vivant dans les régions serbes passives, que l'Etat yougoslave avait installés entre les deux guerres dans les régions de pâturages, pour l'essentiel non peuplées, du Kosovo et de la Métochia). D'après les données de l'Office of Strategic Service des Etats-Unis, entre avril 1941 et août 1942, les Albanais ont tué environ 10.000 Serbes (38). Il n'existe pas de données précises sur le nombre de Serbes chassés du Kosovo et de la Métochia au cours de l'occupation fasciste, ni sur le nombre de colons albanais venus d'Albanie sur ce territoire. D'après les recherches effectuées jusqu'à présent, le nombre de Serbes chassés au cours de l'occupation s'élève à environ 100.000 (39). Le nombre d'Albanais, originaires d'Albanie, implantés dans le Kosovo et la Métochia au cours de la Seconde Guerre mondiale, et immédiatement après la guerre avoisine les 80.000 à 100.000. Après la guerre, les organes yougoslaves ont établi un nombre non définitif de 72.000 à 75.000 nouveaux venus. On sait que le Service de renseignement italien (OVRA) avait projeté d'implanter environ 100.000 Albanais (40). L'arrivée d'Albanais y compris après la guerre a été permise du fait de l'ouverture totale des frontières entre l'Albanie et la Yougoslavie, surtout dans certaines régions. Ce grave problème grevant les rapports serbo-albanais n'a toujours pas été suffisamment étudié et attend encore de futures recherches scientifiques sérieuses.

Dans le cadre de la stratégie d'affaiblissement du facteur serbe au sein de la future Yougoslavie, l'organe de direction des communistes yougoslaves avec à sa tête Josip Broz Tito (de nationalité croate), n'a rien fait pour remédier aux conséquences de la modification violente de la structure ethnique du Kosovo et de la Métochia, ayant eu lieu durant l'occupation fasciste du pays. Au contraire, elle a stimulé un renforcement du facteur albanais dans ces parties de la Vieille Serbie, ce qui est aujourd'hui attesté par des documents d'archive incontestables. On peut même constater une similitude entre la politique balkanique de l'Autriche-Hongrie dans la Vieille Serbie et la politique appliquée par les instances supérieures yougoslaves avec Tito à leur tête. Dans un compte-rendu détaillé sur la situation en Yougoslavie et dans les Balkans rédigé en 1944, le commandant anglais John Henniker, par exemple, note entre autre : "je crois en la déclaration de Tito affirmant qu'il ne s'intéresse nullement à l'avenir du Kosovo, qu'il serait prêt à céder à l'Albanie au cas où celle-ci le désire" (41). On aurait pu s'attendre, en toute logique, à ce que les Serbes expulsés recouvrent, après la Seconde Guerre mondiale, leurs propriétés dans le Kosovo et al Métochia, et à ce que soient ainsi corrigées les injustices résultant de l'agression fasciste contre l'Etat yougoslave. Au lieu de cela, le nouveau pouvoir communiste en Yougoslavie, conduit par Tito, promulgua le 6 mars 1945 une "Interdiction provisoire de retour des colons dans leurs anciens foyers" (bien qu'il ne fût pas seulement question d'anciens colons mais aussi d'anciens habitants serbes) dans laquelle il est, entre autre, précisé : "Ces derniers temps il a été constaté, bien que cela n'ait pas fait l'objet d'une autorisation des pouvoirs populaires, un mouvement de retour et de réinstallation de familles des colons qui étaient auparavant installés en Macédoine, au Kosovo, en Métochia, dans le Srem et en Voïvodine", pour cette raison est prise une décision dans laquelle est entre autre stipulé "provisoirement le retour des colons dans leurs foyers antérieurs ne se voit pas autorisé et ils sont invités à rester où ils se trouvent actuellement" (42). Immédiatement après la libération a été promulguée, le 3 août 1945, la "Loi sur la révision de l'attribution de terres aux colons et exploitants agricoles dans la République Populaire de Macédoine et dans la Région Autonome de KosovoMétochia" (44).

Ces mesures législatives révélaient clairement les grandes lignes de la politique nationale de l'organe de direction du Parti communiste de Yougoslavie, avec à sa tête Tito, qui favorisait ouvertement le nationalisme des "petits peuples" au détriment des Serbes et a ainsi, en toute objectivité, posé les premiers jalons d'un processus qui allait conduire à la désintégration de la fédération yougoslave à partir de la fin des années soixante. Ainsi, les Serbes du Kosovo et de Métochia, déjà floués dans leurs droits immédiatement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, se retrouvèrent, à partir de la fin des années soixante, et surtout après la promulgation de la Constitution yougoslave de 1974, dans une position de citoyens de second ordre, exposés aux violences et à la terreur exercées par leurs voisins Albanais qui jouissaient du soutien et de la bienveillance des organes du pouvoir. D'après cette Constitution, les deux Provinces existant en Serbie (cette république était la seule à compter deux provinces) avaient pratiquement reçu un statut d'unité fédérale, il est vrai davantage dans la pratique que du point de vue du droit formel. Dans la province du Kosovo-Métochia, le pouvoir était entièrement entre les mains des Albanais, tandis que le rapport des forces politiques au sein de l'organe de direction communiste en Yougoslavie était tel que le nationalisme et chauvinisme radical albanais jouissait d'un plein soutien. La direction communiste serbe, afin de rester au pouvoir préférait fermer les yeux devant ses actes de violence. En deux décennies, le plan de nettoyage ethnique dans le Kosovo-Métochia a été réalisé dans une très large mesure. Les Serbes ont été contraints de fuir la Vieille Serbie en direction des régions centrales de la République de Serbie. Il existe à ce sujet une vaste documentation d'archives provenant de diverses origines qui n'a été publiée que partiellement en langue serbe et, malheureusement, pour une très faible part dans les langues européennes.

La compréhension des rapports serbo-albanais dans les Balkans, et surtout dans le Kosovo et la Métochia exige avant tout de prendre connaissance du matériel d'archives de toutes les parties qui peuvent témoigner à ce sujet, mais impose aussi une approche interdisciplinaire qui prendra en compte non seulement le facteur constitué par l'héritage historique, mais aussi les autres composantes de ce problème, à savoir politique, économique, sociale, culturelle et religieuse. Sans une telle approche il n'est pas possible de trouver une explication sensée et rationnelle à un problème complexe qui par le biais de fréquentes simplifications dans l'opinion publique européenne (les Serbes sont vus comme des coupables responsables des maux endurés par les Albanais), se voit encore davantage compliqué, ni même de proposer une solution juste et civilisée.

 

Dr Slavenko TERZIC

Institut d’histoire de l’Académie serbe des sciences et des arts)                        

Texte paru dans la Revue d’Europe Centrale (Tome IV, n°2, 2e trimestre 1996)

 

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1. Georg STADTMOLLER, Forschungen zur albanischen Frühgeschichte, zweite erweiterte Auflage, Albanische Forschungen 2, Wiesbaden 1966.